Octobre…
…où on essaie de ne pas trop se la jouer façon Céline Dion pour ce come back. Pas de larmes ni de séquence émotion. Cela a juste pris un peu plus de temps que voulu pour se décider à sortir les bougies du carton et les aligner sur le gâteau. Trente, même petites, c’est un peu encombrant comme déco. Maintenant que c’est (enfin !) fait, vous allez devoir subir d’abord ma prose « nostalgico-allégorique », avant de retrouver des sujets un peu plus intéressants, enfin, j’espère. Heureusement, la bande-son n’est pas mal
Le 1er…
… où il faut donc bien se résoudre à l’admettre, que cela plaise ou non, il y en plus dans le rétro que devant le pare-brise… Mais le pilote ne veut pas encore rentrer au stand.
En septembre, votre serviteur a bouclé son trentième tour de piste au volant de sa robe noire.
Trente ans de barreau.
Jeté comme ça, sans préambule, cela sonne un peu comme l’entame d’une tartine autobiographique genre Durandal : longue et plate… On entend presque les couverts se poser, les conversations s’arrêter et, contraints et forcés, les convives s’apprêter à subir le discours pompeux à venir. On imagine même un gentil confrère venu expliquer en levée de rideau que le destinataire de cet hommage à peine improvisé a beaucoup donné à la profession. Ce qui est une manière élégante de suggérer qu’elle pourrait désormais bien se passer de vous.
Ce n’est pas le propos.
Je n’ai pas encore rendu les clés du paddock et n’ai aucune velléité de le faire.
Ce petit arrêt sur image, il est plus pour ma pomme. Pour me situer. Et lever le nez du tableau de bord, histoire de faire un peu le point et de visualiser le tracé de la route devant.
1996 – 2026, une paie certes, mais aussi une mécanique désormais bien rôdée, toujours prête à « bouffer » du dossier – virtuel le plus souvent maintenant (hélas, exit la bonne odeur du papier et de la poussière) – à le débiter en rondelles, avec l’objectif de trouver ce que d’autres n’ont pas vu, à relever ce défi parfaitement déraisonnable qui consiste à défendre quelqu’un, alors que tout le monde a déjà décidé de ce qu’il fallait en penser.
Avec, c’est vrai, quelques modifications apportées au modèle d’origine.
Le moteur tourne comme un bon vieux V8 Cosworth, mais le pied est moins nerveux, sachant maintenant que certaines accélérations produisent surtout du bruit. On préfère mieux négocier les courbes que foncer à tombeau ouvert sur la ligne droite. Savoir exactement quand placer le coup d’accélérateur qui permet de sortir du S sur la trajectoire idéale.
Une envie intacte donc. En essayant de garder la ligne, pas seulement sur la balance ! D’un côté de la piste, en guise de garde-fou la bibliothèque. Avec un livre à la place d’honneur. Celui qui m’a fait comprendre sur le tard que c’était peut-être là ma vocation : Les défendre tous d’Albert Naud. Mais sans oublier aussi les Lombard, Pollack, Floriot, Leclerc, Dupond-Moretti… Et, de l’autre, désormais, soyons modernes aussi, mes apps d’intelligence artificielle, infatigables assistants qui pensent plus vite que leur ombre.
Cette image du rétroviseur, empruntée à Éric Dupond-Moretti, me plaît bien : il arrive un moment où il faut admettre qu’il y en a davantage derrière soi que devant. Mais cela ne signifie pas pour autant de la lassitude. Il y a encore de la gomme à user sur le bitume.
Il faut vingt ans pour devenir un bon avocat, dit-on. C’est dur comme réalité, surtout quand on s’installe, mais c’est juste. L’expérience, ce n’est pas seulement une lanterne accrochée dans notre dos, c’est une meilleure approche du dossier. Savoir notamment quand placer un coup de g…le.
Bon, finalement, je ne pratique donc vraiment ce métier que depuis dix ans. Hé hé, voilà qui est déjà moins angoissant…
De toute façon, je n’ai pas l’œil rivé sur le compteur. Et me garderai bien de solliciter une expertise. Il est des questions auxquelles il faut raisonnablement préférer une certaine approximation.
Cela dit, pris comme ça, ou autrement, la vérité est difficile à contester, même en faisant usage de son droit au silence…
Trente ans à défendre, cela fait quand même pas mal de monde dans le rétro. Des visages. Des attentes. Des décisions, beaucoup que l’on espérait différentes. Et aussi quelques victoires qui n’ont pas tout réparé.
Etonnamment, on se rappelle surtout des défaites. On ne s’en débarrasse pas, même en classant le dossier aux archives.
Et cet étrange constat : on se souvient parfois moins de sa plaidoirie que d’une phrase de la personne que l’on avait l’honneur de défendre.
Le temps passé mesure surtout ce que les autres y ont laissé…
… et c’est précisément ce qui amène souvent à peaufiner les réglages pour le dossier suivant : la suspension, l’équilibrage des roues, la direction (aujourd’hui assistée par l’IA bien sûr !).
L’expérience, vraiment, c’est là où se situe ces 20 ans de tour de chauffe. C’est comme ça qu’on apprend, parfois douloureusement, à mieux négocier les chicanes qui se présentent aujourd’hui.
Jeune plaideur, on pensait volontiers qu’un bon avocat devait entrer très fort dans les virages. A la limite de la sortie de route, pour épater la galerie et montrer sa maîtrise du volant.
Un argument. Puis un autre. Et on en ajoute une couche de pages supplémentaires destinées à démontrer que l’on avait bien vu tous les problèmes, y compris ceux que personne ne nous avait demandé de résoudre.
On ne redoutait jamais de ne pas en faire assez, en perdant de vue qu’on en faisait – parfois – trop.
Surtout lorsque c’est le client qui paie les pneus.
Aujourd’hui, on négocie mieux les tracés sinueux. Meilleure trajectoire à l’entrée du double S et sortie en pole position.
Comme en Grand Prix, il faut trouver la bonne ligne, à chaque fois, en fonction du dossier ou de celui ou celle à côté de qui on se tient, vent debout.
C’est un honneur, comme déjà évoqué, même s’il s’agit de défendre une personne accusée des pires choses. Une charge aussi. Que l’on aborde différemment avec le temps.
On nous a seriné que nous étions des auxiliaires de la Justice à nos débuts. L’expérience, encore elle, nous apprend à considérer notre rôle d’empêcheur de juger en rond différemment. De manière moins complaisante à l’égard d’un système qui patine de plus en plus. Nous ne sommes pas là pour plaire, aux Juges ou accepter les diktat moraux d’une société qui patine de plus en plus, mais pour être le grain de sable, voire le caillou, qui rétablira dans une certaine mesure l’équilibre.
Est-ce là la forme nouvelle de la stratégie de rupture ? N’est pas Vergès qui veut et la contestation de la légitimité du cadre judiciaire n’est pas souvent à l’ordre du jour, les tribunaux d’exception n’étant pas chose courante en Helvétie. Mais quand même, il faut y penser. Surtout quand la défense s’enlise, parce que ce fameux cadre judiciaire nous fait comprendre qu’il n’a pas le temps ou l’envie de respecter le justiciable qu’on défend. Ceci devient ici et ailleurs une détestable habitude que l’avocat doit combattre. Car le seul objectif de toute défense reste d’obtenir pour son client le meilleur résultat possible. Et l’on n’y parvient pas en faisant des courbettes.
N’oublions pas aussi que nous ne sommes pas seuls en piste. Défendre n’est pas un exercice solitaire, sur un tracé obligeamment dégagé pour les besoins de notre démonstration. Il y a d’autres bolides en course. Et qui restent au coude à coude, dont l’accusation : une concurrente qui a pris d’emblée le départ avec une cylindrée supérieure à la vôtre. Et qui le sait.
Confrontation parfois hargneuse, parfois pas. Il arrive que l’on se dise qu’on aimerait bien voir derrière le volant du Parquet un pilote de la trempe d’un Philippe Bilger, Ancien avocat général de l’Hexagone, là-bas ou ici, ses émules se comptent sur les doigts de la main dans l’écurie adverse. Même si avec lui la compétition s’annoncerait plus que serrée, il réunit à mes yeux des qualités dont l’assemblage n’est pas courant : une grande intelligence, une efficacité redoutable, mais aussi du cœur et une profonde humanité.
Il n’y a pas beaucoup de ses coreligionnaires qui vont jusqu’à se demander comme lui, ce qu’ils auraient fait, eux, dans les circonstances entourant ceux qu’ils accusent. Non pour renoncer à requérir, mais pour ne jamais oublier contre qui on le fait : un être humain, pas une cible à faire sortir de piste. Un procès, ce n’est pas demander à l’accusation de lever le pied. Mais on apprécie que dans le peloton de tête, il y a quelqu’un qui considère avec intelligence qu’une confrontation judiciaire n’est pas une course de stock-car.
Et, pendant que les tours s’égrènent, ne voilà-t-il pas que l’écurie a recruté un infatigable mécano. On en a déjà parlé. Le bougre s’est installé d’autorité au paddock et parle beaucoup, beaucoup, beaucoup. Il répond au doux surnom d’IA.
Il assiste le driver, relit, résume, compare, analyse, rédige, est disponible à toute heure, ne réclame pas de bureau avec vue ni de pauses café. Un dossier de six cents pages ? Aucun problème.
La tentation est considérable de lui faire une confiance aveugle et de lui remettre les clés du stand et le volant.
Nous avons déjà évoqué ce sujet dans de précédents billets. L’avocat doit rester dans le driver seat, pas dans celui du passager. Ce nouveau magicien de la mécanique peut doubler voire tripler les performances de la monture, certes. Mais en augmentant parallèlement et dans la même proportion les risques de crash en flammes. Le danger n’est pas qu’il se trompe, car il se trompe de moins en moins. Le danger, c’est qu’il se trompe subtilement. Avec une présentation impeccable, si rassurante qu’il nous dissuade de soulever le capot et, au moment où ne s’y attend pas, c’est le tête-à-queue, en technicolor.
Donc, rester humble, attentif et ne pas lui céder la direction de la course, toujours.
Utiliser l’outil pour éprouver certains raisonnements, pas pour s’en dispenser. Demander l’objection qui dérange, plutôt que la confirmation qui flatte. Vérifier les sources. Rester sur les pièces du dossier et rien d’autre. Aucune sortie sur la piste sans contrôle préalable des niveaux. Garder l’œil ouvert sur la production.
Le véritable défi n’est pas de pondre davantage de texte.
Des pages, nous en débitons déjà. Parfois même trop.
Le défi, c’est de meilleures réponses et distinguer l’objectif du volume flatteur.
Le trente et unième tour commence donc, après ce petit intermède au stand.
Mais il était nécessaire.
Merci d’être là !

Le 2…
… où après une première audience reportée par manque de temps pour terminer l’interrogatoire des parties et les plaidoiries finales en raison d’impératifs familiaux, (l’avocat de la partie plaignante devait aller chercher ses enfants en fin d’après-midi), la reprise des débats ce matin est une nouvelle fois ajournée, cette fois pour, en raison de l’indisponibilité médicale du plaignant lui-même.
Visage humain de la Justice.
Le 6…
… où l’on prend congé de notre padawan, Me Cœur de Lion, qui a terminé son parcours chez nous.
Un passage qui s’est révélé tout à fait concluant et positif. Et ma conclusion, dite absolument sans aucune ironie « Pour t’avoir observé pendant ces dix-huit mois, je peux dire que tu ferais une excellente procureure. »
Comme ce n’est pas la première à sortir de chez nous pour filer en direction du Parquet, faut‑il s’attendre à des remerciements du côté de l’accusation ? Voilà qui est de l’ironie !
Le 8…
… où les contraintes du calendrier et de la localisation géographique des différentes parties font que nous nous retrouvons autour de la Table de Franck Pelux au Lausanne Palace.
Une expérience gastronomique très aboutie. Tout comme la discussion qui portait sur le rapprochement de deux sociétés, contrainte d’adapter leur organisation pour satisfaire aux exigences de la FINMA.
On devrait peut‑être se réjouir que la complication de notre système juridique, complication qui ne va pas aller mieux dans le futur, puisque l’Helvétie persiste à vouloir montrer aux autres qu’elle est le meilleur élève de la classe, alors que ce n’est pas forcément le but, justement à cause du pedigree de ces « autres », eh bien cette complication nous permet de faire un excellent repas et d’avoir – ce qui n’est pas incompatible – des discussions très poussées, avec au bout une solution.
Du 12 au 16…
… où, à travers trois rendez-vous, notre nouveau padawan découvre toute la palette de la subtilité des relations avec le ou la client-e, les contradictions, les incompréhensions, la souffrance.
On a coutume de dire que le client est le pire ennemi de l’avocat. Ce n’est pas toujours vrai, mais en tout cas cette semaine a été très formatrice pour notre nouvelle recrue…



