Mai…

… où d’ordinaire ce mois si joli sort de la léthargie printanière, pour se tourner vers l’été. Dans la Comté des Zaehringen, c’est une fois n’est pas coutume le mois où vibre comme jamais auparavant la planète hockey qui alterne Finale gagnante des Play-offs, puis Championnats du Monde. Sans compter le basket qui voit aussi sa finale. Tout ça en attendant le Mundial… Dans les cafés, l’agitation est palpable, les tables se transforment en tribunes de supporters. Les voix se font rauques entre le bruit des crosses et le crissement des semelles sur le parquet. On invective, on condamne ou l’on absout l’arbitre de la soirée, avec une conviction absolue. C’est beau, ce tribunal populaire du sport. Chacun a son avis. Chacun sait. Chacun a raison. On aurait aimé que cette belle impétuosité s’arrête aux portes de nos Colisée et de leurs gradins…

Le 22 mai…

.. où quand la scène devient prétoire.

Ce joli mois de mai, Patrick Bruel montait sur scène quelque part en Europe. Ou peut-être n’y montait-il pas. Peu importe, finalement : la question n’est plus artistique depuis quelques semaines. Elle est désormais morale, émotionnelle, tribale.

Pourquoi ?

Peut-être parce que Bruel, en tous cas pour les gens de ma génération, c’est un peu comme un grand frère. Alors, d’imaginer aujourd’hui que c’est peut-être – je dis bien peut-être, car aucun tribunal ne l’a encore condamné pour quoique ce soit et c’est bien de ça dont on va parler – donc, c’est peut-être un sale type, un obsédé qui ne pense qu’à tremper sa plume ailleurs que pour écrire des belles paroles, forcément ça fait un peu mal à nos souvenirs. Et, du coup, c’est humain, on a envie de lui en vouloir. Beaucoup même.

Sauf que d’autres, par vertu ou par opportunisme, demandent plus.

Des voix — puissantes, nombreuses, sincères dans leur indignation — réclament l’annulation pure et simple de sa tournée estivale. En Helvétie également, bien sûr. Car maintenir ses concerts, a-t-on pu lire cette semaine dans les médias, c’est « faire insulte aux victimes ».

Arrêtons-nous là un instant.

Pas pour nier la souffrance de celles qui ont porté plainte. Pas pour balayer d’un revers de robe les témoignages publiés dans Mediapart ou Elle, qui ont, reconnaissons-le, eu le mérite de faire bouger une machine judiciaire qui, sans eux, serait peut-être demeurée inerte. Mais pour rappeler — au risque de paraître décalé, voire suspect dans ce climat — qu’une personne qui accuse est, en droit, une plaignante. Pas encore une victime. Et que Patrick Bruel, à l’heure où ces lignes sont écrites, est – que cela plaise ou non – un prévenu présumé innocent.

La présomption d’innocence n’a pas pour vocation de faire insulte aux personnes qui ont été meurtries par des actes graves, ou leur entourage. La présomption d’innocence, c’est deux choses. Primo : tant que les faits dénoncés n’ont pas été éclaircis par les autorités dont c’est le travail et qui sont là pour protéger la population, toute accusation est en suspens. Deuxio : laissez faire la Justice, si imparfaite soit-elle, c’est son travail et elle seule dispose de la latitude d’examen et de jugement nécessaire pour éclaircir la situation.

Aujourd’hui, tout le monde veut aller plus vite que la musique et sauter de l’accusation à la sanction, sans passer par l’instruction et la réflexion. Cette propension délétère se caractérise notamment par le glissement sémantique des mots. Foin de « plaignantes », toutes sont « victimes », avant tout jugement reconnaissant ce statut, bafouant ainsi ce fondement élémentaire de notre système juridique. Et quand ce glissement est opéré publiquement par des membres du gouvernement comme chez nos voisins — porte-parole exhortant les femmes à témoigner « même des dizaines d’années après », ministre qui s’exprime sur l’opportunité d’une tournée — on ne parle plus d’empathie citoyenne. On parle d’ingérence. D’une ingérence qui, ironiquement, fragilise les procédures qu’elle prétend soutenir.

Tout comme ces associations, qui annoncent vouloir soutenir et conseiller celles qui dénoncent les faits qu’elles ont subi, jusqu’ici rien de plus louable, un soutien étant indispensable dans ce contexte. Mais, où ça ne va plus, c’est quand certaines s’arrogent le droit de valider la parole des plaignantes, non seulement sans disposer de la moindre preuve, mais surtout avant tout processus de clarification conduit par un magistrat dont c’est le boulot.

Ce que nous vivons avec l’affaire Bruel n’est pas nouveau. C’est son intensité, sa vitesse, son caractère irrésistible qui interpelle. L’espace social tout entier — des salles de concert locales aux fils des réseaux — s’est mué en un grand tribunal sans règles de procédure. On y juge, on y condamne, on y prononce la peine — l’annulation de la tournée étant, en l’espèce, la première mesure d’exécution réclamée — avant même qu’on ait fini de vérifier la recevabilité des plaintes.

La déliquescence de la présomption d’innocence est aujourd’hui un principe établi. Tous les avocats de la défense le savent. Comme le relevait Umberto Eco, ceux qui autrefois ne s’exprimaient qu’au comptoir d’un bar sans causer de tort à la collectivité ont désormais une tribune mondiale et permanente. Avant, on les laissait écluser leur gorgeon, puis rentrer chez eux en traînant leur misère morale. Aujourd’hui, ils font des émules. Des militants aux justiciers autoproclamés. Et tout ce petit monde fait pression sur les politiques qui n’osent plus appeler au calme et à la mesure, mais se rangent derrière la horde, de peur de perdre des voix et de se faire traiter de tous les noms d’oiseaux.

En élargissant le débat à toute personne aujourd’hui accusée, en particulier d’avoir forcé des femmes, la question qui se pose alors est simple, brutale : comment un véritable innocent (il y en a, ce n’est pas moi qui le dit, mais la Justice, parfois, quand on l’a laissé faire son travail) pourrait-il se défendre dans ce contexte ? Il ne le peut pas. Sa voix est inaudible dans la cacophonie ambiante des accusateurs de la médiasphère. Pire, sa seule option sera de « nier lamentablement », comme on ne manquera pas de le lui balancer à la figure chaque fois qu’il aura l’outrecuidance de parler ailleurs que devant un Juge.

Illustration. Vous êtes/avez déjà été sujet – comme moi – à ce petit tour que nous joue notre cerveau. Vous regardez la photo dans le journal d’un homme entre deux gendarmes, dont on vous dit qu’il est soupçonné d’avoir commis les pires choses. Et, de ce fait, vous lui trouver une tête de coupable. Le même homme est pris en photo sur les marches du Palais, d’où il sort défait, mais acquitté. Et vous lui trouvez une tête tout à coup beaucoup plus sympathique… Mais, c’est trop tard. Ceux qui ont ruiné sa vie ne sont pas là pour essuyer les plâtres.

Notre système judiciaire est désormais pris en otage. Si l’accusé se tait, c’est quasiment un aveu tacite. S’il parle — comme Bruel l’a fait sur Instagram — c’est de la récupération communicationnelle. L’étau est parfait, aussi imparable qu’implacable.

Et s’il n’y avait que la présomption d’innocence.

Il y a aussi la prescription.

C’est l’autre sujet d’inconfort : certains des faits évoqués remontent à plus de trente-cinq ans. La prescription, en droit suisse comme en droit français, existe pour une raison simple et profonde : les preuves s’effacent, les mémoires se transforment, les contextes disparaissent, et juger sereinement le passé lointain devient périlleux pour la vérité. En Hexagone voisin, depuis peu, sous la pression médiatique (!), une nouvelle loi permet que même des faits prescrits donnent lieu à enquête. L’objectif assumé est de reconnaître institutionnellement la souffrance des plaignantes. Le prix, moins avoué, est une condamnation sociale sans procès, puisque le motif de prescription qui ponctuera la décision inéluctable de classement vaut désormais reconnaissance implicite des faits, puisqu’aucune autorité judiciaire ne pourra au final démêler le bon grain de l’ivraie.

On ne dira pas que c’est sans noblesse d’intention. On dira que c’est profondément inconfortable sur le plan de l’État de droit. Un remède pire que le mal…

Revenons à l’exigence d’annulation des concerts. Derrière l’émotion légitime, raisonnons.

Qui peut légalement imposer l’annulation d’une tournée ? Certainement pas une pétition en ligne. Certainement pas un maire français, dont le pouvoir de police municipale ne s’étend pas à la censure préventive d’un artiste présumé innocent. En Suisse, un syndic pourrait être tenté de s’y risquer, comme pour interdire sous le sceau de la protection de l’ordre public une conférence donnée par un orateur qui suscite la polémique. On en a vu. Et avec la pression d’un Conseil communal pour lui donner bonne conscience. Qui a le droit ?Qui a le droit ?

Une mesure de contrôle judiciaire pourrait théoriquement interdire à Patrick Bruel de se produire en public — si le juge d’instruction l’estimait nécessaire à la protection des plaignantes ou à la bonne conduite de l’enquête. Mais cette décision appartient à un magistrat, dans le cadre d’une procédure contradictoire, et non à l’opinion publique en fusion.

Ce que réclament, in fine, les partisans de l’annulation, c’est la substitution du tribunal médiatique au juge légal. C’est la sanction sans procès. C’est le pilori. Et le fait que leur cause soit moralement sympathique — la protection de femmes qui ont souffert — ne rend pas le mécanisme moins dangereux.

Et pourquoi ne pas laisser les gens choisir ? Personne n’est obligé d’aller au concert de Bruel. Tout le monde est libre d’aimer sa musique… ou pas. Fredonner Place des Grands Hommes sous la douche ne signifie pas encore cautionner les actes de celui qui chante. C’est pourtant ce qu’on essaie de nous faire passer en force.

Aujourd’hui, la bien-pensance obligatoire veut nous interdire tout débat de fond, toute nuance. Notre société est devenue moralisatrice, hygiéniste, et nous impose de fonctionner en mode binaire : le Bien (on vous le pointe du doigt pour être sûr qu’il n’y a pas de risque de confusion), sinon vous incarnez irrévocablement le Mal. Veuillez choisir votre camp immédiatement. Il n’y aura pas de séance de rattrapage pour ceux qui auront le malheur de dire « Mais, attendez un peu, et si… ». Cette dictature de l’émotion immédiate est bien évidemment incompatible avec le temps – long – de la Justice. Ce temps que l’on qualifie souvent de lenteur scandaleuse, jusqu’au jour où c’est nous, ou quelqu’un que nous aimons, qui en bénéficie, histoire de pouvoir être juger sereinement.

Les affaires Strauss-Kahn, Tron, Polanski, Darmanin, Hulot ont toutes montré le même scénario : la certitude médiatique précède, écrase, et parfois pervertit la certitude judiciaire. Dans les cas Tron et Strauss-Kahn, elle l’a contredite, puisque l’acquittement final fut le verdict d’une justice qui avait, elle, pris le temps de regarder les preuves, ou plutôt l’absence de preuve, en ignorant les discours militants. Et il y en a eu des wagons.

Cela ne signifie bien sûr pas que Patrick Bruel soit par ricochet innocent. Cela signifie simplement que, à ce stade nous n’en savons strictement rien. Ni moi, ni le twitteur masqué derrière son pseudo, ni ce politique en quête de voix, ni cette organisatrice de concert. Et que prétendre le contraire, c’est s’asseoir, avec une désinvolture confondante, sur l’un des principes les plus précieux que les siècles de justice divine aient produits pour protéger chacun d’entre nous.

Y compris, peut-être, vous qui lisez ces lignes.