Mars…
… … où, chaque année à la même époque, l’Haruspice nous gratifie de ses mises en garde rituelles. Cave Idus Martias. Méfie-toi des Ides de Mars. César — pourtant le plus grand stratège en son temps, l’homme qui avait traversé le Rubicon sans ciller, soumis la Gaule, dicté ses mémoires à cheval — a négligé tous les présages ce matin du 15 mars 44 avant notre ère. Le songe de Calpurnia, la comète en forme de javelot, le billet glissé dans sa main à l’entrée de la curie. Il y est allé quand même… Tu quoque mi fili. Trop tard. Fatale erreur.
Bref, chaque printemps, malgré la sève qui monte, rebelotte. Même scénario, même réflexe superstitieux : se rappeler que le danger peut venir de ceux en qui l’on pense pouvoir placer sa confiance.
Cette année, les augures ont une odeur de silicium. Symbole Si, n° atomique 14, au passage, pour faire cultivé, et se rappeler les cours de chimie pas très amusante au Collège. Depuis quelques mois, votre serviteur s’est engagé sur le chemin de l’IA comme outil stratégique au service de la défense. Enthousiasme, adrénaline. On a écouté les oracles numériques et goûté aux applications venus de l’Olympe OpenAI Apprivoisé les interfaces, interrogé les augures aux noms de divinités néogothiques : Gemini, Claude.
Mais voilà. Notre bagage classique, littéraire et historique, bien ancré dans la poussière de nos bibliothèques concrètes vieux, nous rappelle au bon souvenir des Ides de Mars. Il nous incite à lever le nez du clavier pour regarder autour de nous. Car, dans l’ombre de ces machines qui pensent, se dissimulent quelques conspirateurs bien modernes, plus sournois que des Cassius ou Brutus drapés dans leur pourpre sénatoriale. Mais tout aussi déterminés à vous poignarder dans le dos, de préférence là où ça fait le plus mal : dans le dossier, la réputation, la déontologie.

Le premier danger porte déjà un nom de malédiction antique: l’hallucination. Pas celle de César qui se voyait serrer la main de Jupiter. Celle du grand modèle de langage (LLM) qui vous fabrique une jurisprudence inexistante du Tribunal fédéral avec un aplomb qui incite à une confiance lénifiante. Malheur à l’avocat pressé, qui s’y fie sans vérifier — parce que l’outil est brillant, parce que la deadline est là, parce que ça fait gagner du temps — cet avocat-là a déjà, quelque part, lu le billet dans sa main gauche et décidé de ne pas y prêter attention. Tu quoque mi AI… L’Histoire sait comment se renouveler, encore et toujours…
Deuxième embuscade : l’illusion de la maîtrise. On a déjà cité cette formule lumineuse d’un ancien bâtonnier du bout du Lac— si l’avocat est bon, l’IA le rendra encore meilleur — et elle est juste. Mais son corollaire l’est tout autant : la technologie va agrandir les fossés non seulement entre les générations, mais aussi entre ceux qui croient que la Justice, c’est facile, il suffit de cliquer au bon endroit, et les disciples de Socrate qui la challengeront en mode « Je sais que je ne sais rien. Indique moi quelles sont les trois raisons de douter de cette analyse…« . Rester stratégique, ne pas se contenter d’être un opérateur. L’artisan du verbe ne doit pas se muer en simple gestionnaire de prompts, mais sans cesse les retravailler, pour en supprimer les biais. Ne pas croire que nous pensons, quand nous laissons la machine réfléchir pour nous. César aussi croyait être tellement César qu’il ne craignait rien. Il a eu tort et en a payé le prix fort
Mars 2026, donc. Mois du dieu de la Guerre, mois des batailles à préparer, mois des Ides fatales à ne jamais ignorer. L’IA est un outil formidable, mais un outil qui a ses stylets, bien cachés sous la toge. Comme avec Brutus, le coup fatal peut venir de là où on l’attendait le moins. IA oui, mais nous devons garder l’initiative, garder l’analyse critique sans jamais sacrifier le discernement.
It’s The Road to Hell, my friends. Empruntons cette autoroute numérique, mais avec la voix grave de Chris Rea. C’est exactement ça l’ambiance des Ides. On avance, on sait que c’est risqué, on y va quand même. Vaya con Dios
Le 5…
… où l’histoire ressemble à une chanson de Lavilliers.
Une affaire de lingots qui passent d’un coffre à l’autre et dont on se dispute la mainmise au sein d’une famille. Comme quoi, les liens du sang et le métal jaune ne font jamais bon ménage.
Mais cette affaire a aussi des relents bibliques. Pas pour des motifs religieux, mais plutôt pour le côté multiplication miraculeuse de l’objet du litige.
Il y avait 100 kg en beaux lingots prétend une partie. On ne sait pas trop, mais ça paraît beaucoup trop, répond l’autre.
C’était sans compter un procureur très ingénieux.
Malgré une plainte très sommaire et la constatation que le coffre sensé contenir le magot était vide, il a identifié le parcours de cet or volage d’une banque à l’autre, jusqu’à Vaduz, uniquement à l’aide du bornage des téléphones portables des protagonistes de ce drame doré.
Il était grand, il était beau
Il sentait bon son Lugano
Mon gestionnaire
… comme dans la chanson, mais la technologie a eu raison des vierges vaticanes de Lavilliers.
L’or rentre dans les coffres du Ministère public.
Et nous voilà en audience de confrontation. Le Procureur ménage son suspense, interroge son monde l’air de rien. Laisse passer le déjeuner. Puis nous réunit à nouveau, et lâche le morceau. Vous, vous dites 100 kg. Vous, vous dites moins. 10, 15 puis 50. Vous, vous dites que vous ne savez pas combien. Présentation des photos de la saisie effectuée dans la banque X, il y a 136 lingots de 1 kg et un petit de 500 gr.
Même celui qui était normalement bien au courant du contenu du premier coffre, à l’origine de toute cette affaire, est surpris de cette prolifération quasi biblique des biens familiaux.
En matière d’histoire rocambolesque autour de coffre plein d’or, il y avait les pirates. Maintenant, il y a aussi les procureurs. En plus drôle. Avec eux, l’or se multiplie en voyageant…
Le 12…
… où il y a ceux qui cherchent l’écoute et un soutien auprès de l’avocat et ceux qui veulent cherchent une réponse, celle qui leur convient.
Vous êtes le 4ème avocat que je consulte.
Les trois premiers ne vous ont pas donné la réponse que vous attendiez ?
Pas tout à fait, mais je voudrais vérifier s’ils m’ont donné une bonne réponse.
La réponse était la même chez les trois.
Alors, il y a une chance plus que raisonnable que ce soit une bonne réponse !
Le 15…
… où l’on se méfie, même le dimanche.
Le 19…
… où, pendant que l’on s’agite dans les médias sur les accusations d’agressions sexuelles contre Patrick Bruel, d’autres prévenus nous réservent quelques surprises.
Notre jeune padawan, Me Coeur de Lion, revient toute amusée de la prison où elle est allée faire un point de la situation avec un monte-en-l’air transfrontaliers qui avait le tort de transporter son butin dans son coffre. Les douaniers étaient pour une fois vigilants…
Alors notre client est plein de surprises. C’est un champion international de poker !
Vérification faite sur la toile, c’est tout à fait vrai.
Comment en est-il arriver là ? Un champion ça doit bien gagner son pain ?
Sauf que, là, il a beaucoup perdu et doit rembourser. Il a pensé que dévaliser les boutiques de luxe serait une bonne solution. Mauvaise pioche.
De là à dire que le poker mène tout droit à la case « prison », il y a un pas que la défense ne franchira pas.
Le 26…
… où ça devait arriver et c’est arrivé : le jour où l’algorithme a voulu jouer à l’avocat (et l’affaire a mal tourné).
OpenAI, via ChatGPT, vient d’être poursuivie en justice aux States pour exercice illégal de la profession d’avocat. Oui, aux États-Unis. Ne ricanons pas trop vite : les dérives du droit, comme la grippe, ne connaissent pas les frontières.
Prenons ici un moment pour apprécier ce drame juridico-kafkaïen :
Acte I
Une assurée, Graciela Dela Torre, conclut un accord avec Nippon Life Insurance Co. of America. Elle signe une quittance. L’affaire est close. Son avocat le lui explique ensuite que non, une quittance signée ne constitue pas une invitation à rouvrir les négociations.
Acte II
Non convaincue par son conseil — c’est son droit, même si c’est rarement une bonne idée —, Mme Dela Torre charge les documents de son dossier sur ChatGPT et pose la question fondamentale, celle qui hante ceux dont l’affaire n’a pas suivi le chemin escompté : « Mon avocat me manipule-t-il ? »
ChatGPT, avec la bienveillance rassurante d’un confident qui n’a ni déontologie ni assurance responsabilité civile professionnelle, répond que… oui, peut-être. Pourquoi pas.
Acte III
Mme Dela Torre remercie son avocat humain, se nomme elle-même représentante de ses propres intérêts, et avec ChatGPT comme co-counsel, elle va déposer 21 requêtes, une assignation à comparaître et huit notifications et déclarations. Dans une affaire close, rappelons-le.
Le tribunal rejette tout of course. Sans se décourager, mais l’IA ne connaît pas le découragement, c’est là son avantage (et son danger), Dame Dela Torre retourne consulter l’oracle et dépose une toute nouvelle plainte.
Acte IV
C’est à ce moment-là que Nippon Life, las de payer ses propres avocats pour répondre à des fantômes procéduraux, intente un procès à OpenAI pour exercice illégal du droit.
On pourrait en rester là et en rire. Mais ce serait passer à côté d’un problème dont cette affaire n’est, pour l’instant, que la pointe de l’iceberg.
Les grands modèles de langage ne sont pas des juristes. Ils ne déterminent pas la validité d’une action en justice. Ils ne savent pas si une quittance emporte renonciation définitive (et pourtant, c’est précisément ce à quoi elle sert). Ce qu’ils font, en revanche, avec une efficacité redoutable, surtout auprès de ceux qui cherchent la validation de leur vision à sens unique (cf. le 12 ci-dessus), c’est générer du langage qui s’apparente à du raisonnement. Mais un raisonnement souvent nourri de leurs propres fantasmes.
Et c’est là que le bât blesse.
Un client frustré qui demande à ChatGPT « suis-je victime de manipulation ? » ne pose pas une question ouverte. Il cherche une validation. Et le modèle, conçu pour être réactif, utile, et jamais contrariant, suit le récit qu’on lui propose. Il n’a pas conclu que l’avocat avait tort. Il a simplement exploré l’hypothèse, avec toute la cohérence textuelle dont il est capable. Et elle est infinie.
Pour le client, la lecture est limpide :
Mon avocat dit que je ne peux pas. L’IA dit que je peux.
Peut-être que mon avocat ne veut pas se battre. Ou pire : peut-être qu’il a tort.
Et voilà comment on en arrive à vingt-et-une requêtes pour une affaire close. C’est bien sûr démesuré. Très trumpiste. C’est donc dans l’air du temps
Mais évitons de faire l’autruche. L’IA générative est désormais présente dans les dossiers, qu’on le veuille ou non. Elle n’est pas l’avocat adverse, du moins pas encore, mais elle est déjà dans la salle d’attente, disponible 24h/24, sans honoraires ni états d’âme, infatigable.
A dramatic courtroom illustration in a stylized editorial style, reminiscent of Le Monde or The New Yorker legal cartoons.
In the center of a grand, wood-paneled courtroom, a glowing smartphone or laptop screen displaying the ChatGPT interface sits upright in the lawyer’s chair at the defense table, wearing a tiny barrister’s wig and a black robe. Stacks of paper documents — labeled « Requête n°1 », « Requête n°2″… up to « Requête n°21 » — overflow from the table onto the floor in chaotic piles.
Across the aisle, a visibly exhausted human lawyer in a full black robe holds his head in his hands. The judge on the bench stares down at the scene with a raised eyebrow and a look of resigned disbelief.
On the wall behind the judge, a large framed portrait of Lady Justice — but her scales are visibly tipped, one side weighed down by a stack of AI-generated documents.
The color palette is desaturated and slightly ironic — muted browns and grays with the only bright light emanating from the glowing AI screen, casting a cold blue glow on the courtroom.

Quand le client vient chercher notre avis, prêt à nous prendre en défaut, parce qu’il vient de lire le contraire, tricoté par son assistant virtuel personnel, il faut à mon sens lui rappeler trois choses essentielles :
1. L’IA est un outil de rédaction, pas un conseiller. Elle structure, résume, rédige. Mais elle ne saurait déterminer pas la recevabilité d’une action ni, comme ici, l’étendue d’une renonciation. Elle prédit des enchaînements de mots. C’est formidablement utile pour un mémo interne. C’est potentiellement dévastateur comme substitut à un vrai conseil juridique d’un professionnel expérimenté.
2. Ce qu’on dépose au greffe reste au greffe. Les tribunaux — et pas seulement américains — reçoivent déjà des écritures citant des jurisprudences fantômes, inventées par des modèles qui hallucinent avec la plus grande conviction. Les magistrats ne sont pas amusés. Une requête fondée sur un précédent inventé de toute pièces ne détruit pas seulement l’argument. Elle détruit la crédibilité de celui qui la présente.
3. L’IA vous donnera souvent raison. C’est sa nature. C’est aussi son piège. Elle suit votre récit, valide vos intuitions, explore vos théories — même les plus fragiles. Ce n’est pas de la complicité : c’est de la mécanique statistique. La nuance est capitale.
L’affaire Nippon Life c. OpenAI aura au moins le mérite de poser une question que les juristes devront bientôt trancher : peut-on poursuivre un logiciel pour exercice illégal de la profession d’avocat ?
La réponse n’est pas évidente. OpenAI vendra l’argument classique : ChatGPT est un outil, c’est l’utilisateur qui a fait les choix procéduraux. Les tribunaux américains — et demain européens — devront décider où s’arrête la responsabilité du concepteur et où commence celle de l’utilisateur.
En attendant, quelque part, une personne a déposé vingt-et-une requêtes dans une affaire close, persuadée d’être conseillée par le meilleur avocat du monde. Il ne lui enverra jamais de facture. C’est peut-être pour ça qu’elle lui faisait confiance.
Me Faire est avocat. Il utilise l’IA, parfois. Il pense aussi, souvent. Les deux ne sont pas incompatibles…

