Florence Cassez : innocente ou (seulement) libre ?

01/30/2013 § 6 Commentaires

Elle était partie au Mexique en touriste, retrouver son frère. Elle y est restée plus de sept ans en prison, clamant vainement son innocence. La semaine dernière, Florence Cassez est rentrée au pays, non pas en catimini, comme une simple libérée sur parole, mais en véritable héroïne, reléguant Ingrid Bettancourt au rang d’intermittente de la justice en matière de libération spectaculaire.

L’épopée de cette jeune femme mérite-t-elle ce déferlement d’images et de récupération politique ? Sans doute, un (petit) peu, car son histoire n’est tout de même pas banale. Mais finalement, une telle débauche de superlatifs, n’est-ce pas faire injure à toute la cohorte des galériens qui ont végété derrière les barreaux avant leur libération presque confidentielle, parce que totalement blanchis par la Justice ? Dils, Machin, les accusés d’Outreau ont certes eu droit à quelques minutes de gloire et d’émotion dans les médias, mais pas au point qu’une foule vienne les attendre à leur descente d’avion pour les célébrer, tels des champions du monde.

Ce qui donne d’ailleurs un côté presque comique à la situation de Florence Cassez. Après avoir été prisonnière de l’institution judiciaire, la voilà maintenant l’otage des médias. Sur Twitter la semaine dernière, quelques posts appelaient ironiquement à « Libérer Cassez » …

Bon, revenons à nos moutons. Florence Cassez, pratiquement tout le monde en Europe a entendu au moins une fois son nom. Mais connaissiez-vous son parcours avant sa toute récente popularité ? Vous étiez certainement au courant qu’elle était détenue dans une sordide prison mexicaine, mais saviez-vous exactement de quoi il retournait ? Donc, petit rappel des faits à l’attention des internautes de dernière minute. En mars 2003, cette française de 29 ans rejoint son frère à Mexico, où elle rencontre l’année suivante, Israel Vallarta qui se dit vendeur de voitures et avec qui elle va vivre pendant près d’une année. En décembre 2005, Florence et son ami sont arrêtés par la police mexicaine. Elle soupçonne Vallarta d’être un caïd à la tête d’un gang qui aurait à son actif une dizaine d’enlèvements et un meurtre. A partir de ce moment-là, l’affaire prend un tour médiatique, orchestré par la police mexicaine. Le lendemain de l’incarcération officielle, les forces de l’ordre mettent en effet en scène devant les caméras de télévision, un simulacre d’arrestation de Florence et de son ami, ainsi que la libération de prétendus otages. Le grand jeu, quoi. Comme si nous avions affaire à des émules de Keyser Söze. Au cours des trois années qui suivent, Florence ne cesse de clamer son innocence. Non seulement, elle n’a rien fait, mais, de surcroît, elle n’était au courant de rien. Vrai ? Faux ? Impossible de le savoir.

Le 27 avril 2008, elle est condamnée à 96 ans de détention pour quatre enlèvements, association de malfaiteurs et possession d’armes. Tout le monde est d’accord pour dire que le procès est une farce où les témoins n’apparaissent pas et les accusations ne sont pas correctement instruites. Il faut le savoir, au Mexique, une déclaration écrite d’un témoin devant un procureur constitue une preuve suffisante aux yeux d’un Tribunal. Le prévenu ne peut exiger de confrontation avec ses accusateurs. La française fait appel. Son ex – compagnon déclare à qui veut l’entendre qu’elle est totalement innocente. Dans le dossier, on commence à pointer du doigt les nombreuses irrégularités de l’instruction. Outre la mise en scène de l’arrestation, les manipulations policières et les contradictions des témoins à charge sont mises en lumière par les avocats de la française, en particulier son avocat français, omniprésent, Frank Berton. Personnage bien connu des médias, avec sa gouaille de patron bistrot, il a déjà fait mouche dans le procès d’Outreau. On le voit aussi intervenir dans l’affaire du Carlton ou plane l’ombre de DSK.

L’appel est partiellement admis, mais la peine est seulement réduite à… 60 ans ! La défense ne va bien entendu pas en rester là.

En marge de la procédure qui s’éternise, une véritable bataille diplomatique s’engage entre la France et le Mexique pour faire libérer la jeune femme. En particulier, Nicolas Sarkozy, qui a reçu Berton une dizaine de fois, s’investit dans ce dossier. Son opiniâtreté – certains diront son manque de tact – entraînera même l’annulation par le gouvernement mexicain de l’année du Mexique en France, Sarkozy ayant déclaré publiquement vouloir dédier cet évènement à Florence Cassez. En avril 2010, le Parquet mexicain reconnaît que la police a raconté des histoires dans cette affaire et que les charges ne sont pas des plus solides. Une année plus tard ( !), la Cour de Cassation rejette le recours déposé par les avocats de Florence qui interjettent immédiatement un nouveau pourvoi. Nouvelle année de bataille diplomatique et de discussions jusqu’au 7 mars 2012 ou le rapporteur de la Cour suprême propose sa libération immédiate, car il estime que les droits de la prévenue ont été bafoués. Quelques jours plus tard, la majorité des juges de la Cour suprême reconnaît les irrégularités de la procédure, mais seule une minorité d’entre eux se prononce en faveur d’une libération immédiate. Florence reste en prison, jusqu’à la semaine dernière où le 23 janvier, cette fois trois juges sur cinq approuvent sa libération « immédiate et absolue ».

Ça sonne bien, mais qu’est-ce que ça veut dire exactement ? Florence Cassez et son avocat déclarent à qui veut l’entendre que l’innocence de la Française a été définitivement reconnue et que l’affaire est classée.

Son retour triomphal sur le sol français a partiellement occulté cette question. Famille, supporters, politiques, réunis pour faire la fête auraient préféré qu’elle ne soit pas posée. Mais les médias veillent au grain. Le ton de la communication s’emballe. A écouter Berton, Cassez, Bettancourt, Dreyfuss, même combat !

Vraiment ? Je le rappelle, Dils, Machin, toutes les personnes emprisonnées à tort dans l’affaire d’Outreau et même le brave Alfred n’ont pas eu droit à pareil traitement à leur retour de bagne, alors qu’ils avaient été totalement blanchis par la justice, c’est-à-dire qu’il a été jugé que les faits qui leur étaient reprochés étaient faux, archi – faux !

Et c’est là que le bât blesse. Il ne fait pas de doute que la justice n’a pas suivi son cours normal dans cette salade mexicaine. Davantage pour contenter l’opinion publique que pour répondre à une soudaine soif de Justice exempte de tous reproches, la Cour suprême a reconnu que la police avait menti, trafiqué des preuves, asticoté les témoins à charge, etc. Par contre, la question de fond demeure. Même si Florence le prétend – et elle en a le droit – son innocence n’a pas été établie par la Cour. A-t-elle ou non participé de près ou de loin aux activités illicites reprochées à son compagnon ? Un ancien Procureur a eu cette formule sur son blog :

« Moi-même, j’aurais mauvaise grâce à chipoter mon contentement dans la mesure où, pour un ancien magistrat, il est manifeste qu’on ne saurait dissocier artificiellement la forme et le fond et que l’altération grave de la première est de nature à faire douter de la validité du second. »

Comme c’est bien dit. On peut aussi faire un petit parallèle avec une vieille affaire qui a alimenté la chronique au sortir de la seconde guerre mondiale, celle de Marie Besnard, « l’empoisonneuse de Loudun ». Après moult procédures, où ses avocats ont démontré que les preuves qui soit-disant l’accablaient ne reposaient sur rien de concret, elle a (enfin) été acquittée, de guerre lasse pourrait-on dire. Enfin libre, elle est rentrée tranquillement dans son village y finir ses jours. Avec cette question en suspens : certes, la terre du cimetière de Loudun était gorgée d’arsenic, ce qui expliquait la présence de cette substance toxique dans les corps autopsiés de ses prétendues victimes. Mais, tous ces trépassés qu’elle était accusée d’avoir poussés dans la tombe pour hériter, étaient-ils vraiment décédés de mort naturelle ? Aujourd’hui encore, le mystère reste entier.

Le verdict de la Cour suprême mexicaine s’apparente donc à un jugement de cassation sur des questions de procédure. Il faut tout de même préciser qu’un ancien ministre de la Justice mexicaine a clairement affirmé qu’il était convaincu de l’innocence de la française. Pour la petite histoire, cette conviction a été relayée par l’Église catholique mexicaine, extrêmement influente auprès de la population.

Y aura-t-il au Mexique un nouveau procès Cassez pour trancher cette question de la culpabilité ? Rien n’est moins sûr. D’ailleurs, il est plus que probable que la principale intéressée boudera une éventuelle convocation. Si j’étais son avocat, je lui conseillerais d’y réfléchir à deux fois avant d’y retourner.

En guise de conclusion, et c’est ce dernier point qu’il faut retenir, innocente ou coupable, finalement ce n’est pas ce qui importe. Cette question concerne surtout l’accusée. Ce qui doit rester essentiel dans tout processus judiciaire, c’est que ses règles soient scrupuleusement respectées par tous les acteurs, policiers, juges, procureurs et avocats. Si elles ne le sont pas, la personne prévenue doit être immédiatement remise en liberté. Parce que, même si cela paraît choquant, mieux vaut dix coupables en liberté qu’un seul innocent en prison. C’est à ce prix que les justiciables pourront avoir confiance dans leurs autorités judiciaires et dans le système de leur pays.

PS : cette semaine, Florence a déjeuné avec le couple Sarkozy Bruni. C’est bien connu, un ex-président et une chanteuse ne sauraient manger avec des coupables !

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