L’art et la manière de présenter ses excuses

07/12/2016 § 1 commentaire

Extrait du Journal @MeFaire du 11 juillet 2016…

… où l’on apprend que David Cameron va présenter sa démission à la Reine ce mercredi ensuite du marasme créé par le Brexit.

Cette énième péripétie, ensuite des excuses à géométrie variable présentées par des politiciens de tous poils, traumatisés par leur défaite, conduit à une petite réflexion sur l’art et la façon de faire publiquement acte de contrition, une figure pas seulement imposée aux hommes politiques, mais aussi aux accusés.

Eh oui, au terme du procès pénal, une fois les plaidoiries pliées, juste avant que le Tribunal n’entre en délibération, l’accusé a l’occasion de s’exprimer une dernière fois, tout seul, sans filet, pour faire part de son sentiment à la Cour quant aux reproches qui lui sont faits.

Même celui qui se prétend innocent (et, parfois, il l’est vraiment, ne vous en déplaise Mesdames, Messieurs les Juges) est tenté de s’excuser pour les tracas que son procès a causé. Que dire alors de celui qui reconnaît avoir fauté et tente d’obtenir la commisération du Tribunal pour alléger la peine qui va être prononcée dans quelques heures ?

Le contexte est plus kafkaïen qu’il n’y paraît.

Il y a l’accusé qui a toujours nié et qui, subitement, craque. Alors que le droit du prévenu de contester les faits est fondamental, on lui reprochera toujours d’avoir attendu le dernier moment pour s’excuser. Ses paroles, même sincères, prononcées d’une voix mal assurée, dans les dernières secondes de son procès, risquent bien de ne pas être prises au sérieux.

Il y a celui qui a toujours admis ce qu’on lui reprochait, mais à force de s’excuser à tort et à travers, on ne l’écoute plus.

Et puis, il y a la catégorie intermédiaire, la pire (pour l’accusé). Celui qui a commencé par nier, ce qui, rappelons-le, est son droit le plus strict, et qui finit par avouer en cours d’instruction ou devant ses Juges. Rien n’y fera. Le Procureur, les parties civiles, diront que c’est uniquement sur le conseil de son avocat que l’accusé s’excuse maintenant et que ce sont des larmes de crocodile versées sur sa petite personne. Pis, s’il a le malheur d’écrire une lettre et que celle-ci contient la moindre tournure équivoque, on ne manquera pas de relever que cette bafouille gribouillée maladroitement depuis la table de chevet de sa prison a, évidemment (!), été dictée par son avocat et constitue une insulte supplémentaire à la pauvre victime.

Bref, c’est la quadrature du cercle pour celui qui tente d’alléger sa condamnation. Sans compter que, lorsqu’il présente ses excuses orales, le prévenu travaille sans filet. Ce n’est pas un politicien. Il n’a pas derrière lui un bataillon d’experts en communications qui vont disséquer chaque mots en fonction de la situation et choisir les plus porteurs. Bien sûr, l’avocat peut donner quelques pistes sur la manière de formuler ses sentiments. Mais il ne peut s’exprimer à la place de son client (comme à la télé). Comme chacun sait que nous avons affaire à des prix Nobel en règle générale, le résultat est parfois comique, parfois pas du tout…

Kafkaïen donc… et paradoxal. Les mêmes mots utilisés par un accusé ou par un homme politique sont perçus de manière tout à fait différente par leurs publics.

Un linguiste, Edwin Battistella a publié en 2014, Sorry About That. The Language of Public Apology (Oxford University Press) un essai décortiquant le langage des excuses politiques, aujourd’hui parcours imposé, dès qu’un écueil se présente. Pour David Cameron, l’échec de la votation était de taille. Depuis, « Sorry » est omniprésent dans ses interventions publiques. Difficile de prétendre que ce sont des larmes de crocodile, parce que le bonhomme a décidé de quitter son poste, bon gré mal gré.

Mais pour tous ceux qui s’excusent pour les fonds juifs, le génocide arménien, leurs parties de jambes en l’air, les indiens d’Amérique, etc. quels points communs lorsqu’ils se confondent en excuses ? Y a-t-il des leçons à tirer pour le prétoire ? Devrions imposer la lecture de l’ouvrage de Battistella à nos clients,  pour leur apprendre à choisir les bons mots au bon moment ? Probablement pas. Cela les perturberait encore plus.

Pourtant l’ouvrage donne de précieuses informations. Battistella considère que la demande de pardon (politique) doit, pour porter, répondre à la fois à des exigences éthiques – admettre une faute morale et exprimer ses regrets – et sociales – faire amende honorable auprès des personnes offensées. Ce qui est exactement le but de l’accusé. Sur l’excellent site books.fr, on trouve un commentaire/traduction pertinent de l’ouvrage à propos de cette problématique : « Les termes « regret » et « désolé » sont ainsi moins forts qu’« excuse ». Ils traduisent une émotion, mais sans reconnaissance de responsabilité. D’une manière générale, la précision du discours est gage de sincérité, souligne Battistella. Des formules passives, telles que « des erreurs ont été commises », sont des caricatures du genre. « Je m’excuse pour la conduite qu’on m’a prêté et je demande pardon » est l’un des contre-exemples indépassables en matière d’acte de contrition, selon le linguiste. Cette phrase a été prononcée par le sénateur américain Bob Packwood, accusé de harcèlement sexuel au début des années 1990. Refuser de nommer l’action incriminée ou la soumettre à l’usage du conditionnel, « je vous prie de m’excuser si j’ai… », sont des grands classiques. De même que finasser en s’excusant pour une petite partie de l’action incriminée sans rien dire de la faute principale. Les plus doués pour s’excuser sans vraiment le faire réussissent même à transformer cet acte de contrition en campagne d’auto-promotion. L’ancien Secrétaire américain à la Défense Robert McNamara s’est ainsi excusé pour son rôle pendant la guerre du Vietnam en disant : « Je suis très fier de ce que j’ai accompli, et je suis très désolé d’avoir fait des erreurs en entreprenant ces actions. »  

Ce serait intéressant de voir comment réagirait un Tribunal face à une telle déclaration. Car un accusé peut considérer que, même s’il a fauté, il aurait quand même agi de la sorte.

Décidément, si les politiques se savaient aussi proches des accusés…

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§ Une réponse à L’art et la manière de présenter ses excuses

  • Article très intéressant. Merci. Je pense tout-de-même que les accusés doivent plus souvent s’excuser que les politiciens. Les politiciens apprennent à étouffer les conséquences de leurs actes et à les passer sous silence …

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