Le (dernier) mot le plus long

05/12/2016 § 2 Commentaires

Extrait du Journal @Mefaire, du 10 mai 2016…

… où l’on a la visite surprise de l’un de nos plus fascinants ex-clients.

Ex-avocat, vrai militant, il se consacre à la culture du chanvre indigène dont il défend les bienfaits au travers de ses cultures et des produits dérivés qu’il vend (tisanes, coussins thérapeutiques, etc.)

Ne vous y trompez pas, il s’agit d’un business très florissant et qui n’a rien de folklorique.

Le seul problème, c’est que, lorsque l’on parle de chanvre indigène, les autorités comprennent cannabis, marijuana, et c’est ainsi que l’on se retrouve devant les tribunaux à expliquer que, non Monsieur le Président, je ne suis pas un trafiquant de drogue, mais un honnête commerçant !

La première fois, cela s’était mal passé et mon brave chanvrier avait pris 12 mois avec sursis. La seconde, votre serviteur avait été désigné défenseur d’office, compte tenu de la peine de prison ferme qu’il risquait cette fois. Oh, je n’avais aucun mérite, je n’étais que le 7e à me coller à cette tâche: Il avait récusé tous les autres pour incompétence !

La première fois que nous nous sommes rencontrés, il m’avait accueilli avec cette phrase : « Je me suis renseigné sur vous, je crois que nous pourrions nous entendre… »

Nous nous sommes tellement bien entendus que le second procès, basés  sur des faits rigoureusement similaires au premier, s’est terminée par son acquittement pur et simple, au terme d’un final assez rocambolesque.

En effet, dans tout procès pénal, le prévenu a le droit de s’exprimer une dernière fois, au terme des débats et des palaidoiries, avant que le Tribunal n’entre en délibération.

Il est 11h40 dans la salle d’audience. Je viens de terminer ma plaidoirie, d’environ 1h15, répondant au réquisitoire conventionnel du Procureur, très sûr de sa victoire, puisqu’il avait obtenu une première condamnation.

Le Président s’adresse à mon gaillard pour lui demander s’il souhaite faire usage de son droit au dernier mot.

– Bien sûr, Monsieur le Président, mais, là, je suis fatigué. Je prendrai donc la parole à 14 heures.

– Il n’en est pas question, le tribunal va entrer en délibération. Veuillez vous exprimer maintenant.

Sans se démonter, mon client tient tête et dit qu’il reviendra à 14 heures et que c’est son droit le plus strict, dont on ne peut le priver ! Là, c’était l’ancien avocat qui parlait, mais de manière tout à fait pertinente. De mon côté, j’observais, en souriant intérieurement. Le Tribunal ne savait pas à qui il avait à faire dans la catégorie « têtue ».

Finalement, le Président cède et dit que le tribunal l’entendra, mais à 13h30.

– Hors de question, je suis fatigué, j’ai besoin de faire une sieste. Je serai là à 14 heures !

Là, le président s’énerve pour de bon. Ce sera 13h30, point final.

À 13h30, tout le monde est en place. Les journalistes sont aux aguets. Ils connaissent le bonhomme, eux. Derrière mon pupitre, je n’osais pas trop sourire, car je savais plus ou moins ce qui allait se passer. D’abord qu’on allait attendre 14 heures et c’est ce qu’on a fait.

Mon chanvrier fait alors son entrée dans la salle du Tribunal, porteur d’une immense liasse de papiers. Il se lance dans un long historique du chanvre indigène, de son histoire à travers les âges, de son arrivée en Europe au cours de la 2e guerre mondiale, avec les G.I., et de toute l’injustice qui est faite à cette plante magnifique dont les vertus sont méconnues.

Au bout de 20 minutes, le Président commence à perdre patience. Dans la règle, le dernier mot à l’accusé se résume à quelques phrases. Il lui demande donc quand qu’il entend terminer, parce que le tribunal veut entrer en délibération. Très calme, mon client lui rétorque :

– Vous n’avez pas le droit de m’interrompre, le dernier mot à l’accusé est un droit constitutionnel et celui qui s’exprime ne peut être interrompu ou empêché de poursuivre.

Et il avait raison le bougre !

Au final, mon client a tenu le perchoir pendant plus d’une heure 40. Enfin, il termine en lançant :

– Voilà, j’ai fini, vous voyez bien que ce n’était pas si terrible !

Et il se retourne vers moi et me lance un clin d’œil malicieux.

Vous savez qu’il a été acquitté. La dernière anecdote : en sortant du tribunal pour aller prendre un café en attendant la fin des délibérations, un journaliste me lance hilare :

– Ce serait tout de même dommage que ce long monologue gâche l’effet de la plaidoirie en énervant le Tribunal !

Cela, nous ne le saurons jamais. Énervé, certes, le Président, mais il a appliqué le droit. L’accusé a été acquitté pour des motifs juridiques parfaitement valables en tout cas.

Nous avons fêté cette victoire chez lui, au champagne, qu’il avait mis préalablement au frais, ne doutant pas de la victoire. Et le lendemain, il apportait des fleurs aux secrétaires de l’Étude.

Je le retrouve aujourd’hui dans ma salle de conférence. Il est juste venu dire bonjour et me donner quelques nouvelles de ses dernières aventures. Il a un peu vieilli, mais son regard et son esprit sont toujours aussi acérés…

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