De la Conversation…

04/18/2016 § Poster un commentaire

Très beau texte, à peine surrané, de la « genevoise » Mme de Staël, tiré « De l’Allemagne » (1813), faisant – de manière à peine exagérée –  l’apologie de l’esprit français par rapport au caractère germanique.

Sa lecture n’est pas indispensable pour briller dans une soirée « Disco 80 », mais autour d’une table, entre la poire et le fromage, succès assuré…

En Orient, quand on n’a rien à se dire, on fume du tabac de rose ensemble, et de temps en temps on se salue les bras croisés sur la poitrine, pour se donner un témoignage d’amitié ; mais dans l’Occident on a voulu se parler tout le jour, et le foyer de l’âme s’est souvent dissipé dans ces entretiens où l’amour-propre est sans cesse en mouvement pour faire effet tout de suite, et selon le goût du moment et du cercle où l’on se trouve.

Il me semble reconnu que Paris est la ville du monde où l’esprit et le goût de la conversation sont le plus généralement répandus ; et ce qu’on appelle le mal du pays, ce regret indéfinissable de la patrie, qui est indépendant des amis même   qu’on y a laissés, s’applique particulièrement à ce plaisir de causer, que les Français ne retrouvent nulle part au même degré que chez eux. Volney raconte que des Français émigrés voulaient, pendant la révolution, établir une colonie et défricher des terres en Amérique ; mais de temps en temps ils quittaient toutes leurs occupations pour aller, disaient-ils, causer à la ville ; et cette ville, la   Nouvelle-Orléans, était à six cents lieues de leur demeure. Dans toutes les classes, en France, on sent le besoin de causer : la parole n’y est pas seulement, comme ailleurs, un moyen de se communiquer ses idées, ses sentiments et ses affaires, mais c’est un instrument dont on aime à jouer, et qui ranime les esprits, comme la musique chez quelques peuples, et les liqueurs fortes chez quelques  autres.

Le genre de bien-être que fait éprouver une conversation animée ne consiste pas précisément dans le sujet de cette conversation ; les idées ni les connaissances   qu’on peut y développer n’en sont pas le principal intérêt ; c’est une certaine manière d’agir les uns sur les autres, de se faire plaisir réciproquement et avec rapidité, de parler aussitôt qu’on pense, de jouir à l’instant de soi-même, d’être applaudi sans travail, de manifester son esprit dans toutes les nuances par l’accent, le geste, le regard, enfin de produire à volonté comme une sorte d’électricité qui   fait jaillir des étincelles, soulage les uns de l’excès même de leur vivacité, et réveille les autres d’une apathie pénible.

Rien n’est plus étranger à ce talent que le caractère et le genre d’esprit des  Allemands ; ils veulent un résultat sérieux en tout. Bacon a dit que la conversation n’était pas un chemin qui conduisait à la maison, mais un sentier où l’on se promenait au hasard avec plaisir. Les Allemands donnent à chaque chose le temps nécessaire ; mais le nécessaire en fait de conversation, c’est l’amusement ; si l’on dépasse cette mesure l’on tombe dans la discussion, dans l’entretien sérieux, qui est plutôt une occupation utile qu’un art agréable. Il faut l’avouer aussi, le goût et l’enivrement de l’esprit de société rendent singulièrement incapable d’application   et d’étude, et les qualités des Allemands tiennent peut-être sous quelques rapports   à l’absence même de cet esprit.

Les anciennes formules de politesse qui sont encore en vigueur dans presque toute l’Allemagne s’opposent à l’aisance et à la familiarité de la conversation ; le titre le plus mince, et pourtant le plus long à prononcer, y est donné et répété vingt fois dans le même repas ; il faut offrir de tous les mets, de tous les vins avec un soin,  avec une insistance qui fatigue mortellement les étrangers. Il y a de la bonhomie au fond de tous ces usages ; mais ils ne subsisteraient pas un instant dans un pays où l’on pourrait hasarder la plaisanterie sans offenser la susceptibilité ; et comment néanmoins peut-il y avoir de la grâce et du charme en société, si l’on n’y permet   pas cette douce moquerie qui délasse l’esprit, et donne à la bienveillance   elle-même une façon piquante de s’exprimer ?

Le cours des idées, depuis un siècle, a été tout à fait dirigé par la conversation. On pensait pour parler, on parlait pour être applaudi, et tout ce qui ne pouvait pas se dire semblait être de trop dans l’âme. C’est une disposition très agréable que le  désir de plaire ; mais elle diffère pourtant beaucoup du besoin d’être aimé : le désir de plaire rend dépendant de l’opinion, le besoin d’être aimé en affranchit : on pourrait désirer de plaire à ceux même à qui l’on ferait beaucoup de mal, et c’est précisément ce qu’on appelle de la coquetterie ; cette coquetterie n’appartient pas exclusivement aux femmes ; il y en a dans toutes les manières qui servent à témoigner plus d’affection qu’on n’en éprouve réellement. La loyauté des Allemands ne leur permet rien de semblable ; ils prennent la grâce au pied de la lettre, ils considèrent le charme de l’expression comme un engagement pour la conduite, et de là vient leur susceptibilité ; car ils n’entendent pas un mot sans en tirer une conséquence, et ne conçoivent pas qu’on puisse traiter la parole en art libéral, qui n’a ni but ni résultat si ce n’est le plaisir qu’on y trouve. L’esprit de conversation a quelquefois l’inconvénient d’altérer la sincérité du caractère ; ce  n’est pas une tromperie combinée, mais improvisée, si l’on peut s’exprimer   ainsi.

Les Français ont mis dans ce genre une gaieté qui les rend aimables, mais il n’en est pas moins certain que ce qu’il y a de plus sacré dans ce monde a été ébranlé par la grâce, du moins par celle qui n’attache de l’importance à rien, et tourne tout en ridicule.

Les bons mots des Français ont été cités d’un bout de l’Europe à l’autre : de tout temps ils ont montré leur brillante valeur, et soulagé leurs chagrins d’une façon   vive et piquante ; de tout temps ils ont eu besoin les uns des autres, comme d’auditeurs alternatifs qui s’encourageaient mutuellement ; de tout temps ils ont excellé dans l’art de ce qu’il faut dire, et même de ce qu’il faut taire, quand un   grand intérêt l’emporte sur leur vivacité naturelle ; de tout temps ils ont eu le talent de vivre vite, d’abréger les longs discours, de faire place aux successeurs avides de parler à leur tour ; de tout temps, enfin, ils ont su ne prendre du sentiment et de la pensée que ce qu’il en faut pour animer l’entretien, sans lasser le frivole intérêt  qu’on a l’ordinaire les uns pour les  autres.

Les Français parlent toujours légèrement de leurs malheurs, dans la crainte d’ennuyer leurs amis ; ils devinent la fatigue qu’ils pourraient causer, par   celle dont ils seraient susceptibles : ils se hâtent de montrer élégamment de l’insouciance pour leur propre sort, afin d’en avoir l’honneur au lieu d’en recevoir l’exemple. Le désir de paraître aimable conseille de prendre une expression de gaieté, quelle que soit la disposition intérieure de l’âme ; la physionomie influe par degrés sur ce  qu’on éprouve, et ce qu’on fait pour plaire aux autres émousse bientôt en soi-même ce qu’on ressent.

« Une femme d’esprit a dit que Paris était le lieu du monde où « l’on pouvait le mieux se passer de bonheur » : c’est sous ce rapport qu’il convient si bien à la  pauvre espèce humaine ; mais rien ne saurait faire qu’une ville d’Allemagne devînt Paris, ni que les Allemands pussent, sans se gâter entièrement, recevoir comme  nous le bienfait de la distraction. A force de s’échapper à eux-mêmes ils finiraient par ne plus se retrouver.

Le talent et l’habitude de la société servent beaucoup à faire connaître les hommes : pour réussir en parlant, il faut observer avec perspicacité l’impression qu’on  produit à chaque instant sur eux, celle qu’ils veulent nous cacher, celle qu’ils cherchent à nous exagérer, la satisfaction contenue des uns, le sourire forcé des autres ; on voit passer sur le front de ceux qui nous écoutent des blâmes à demi formés, qu’on peut éviter en se hâtant de les dissiper avant que l’amour-propre y soit engagé. L’on y voit naître aussi l’approbation qu’il faut fortifier, sans  cependant exiger d’elle plus qu’elle ne veut donner. Il n’est point d’arène où la vanité se montre sous des formes plus variées que dans la   conversation.

J’ai connu un homme que les louanges agitaient au point que, quand on lui en donnait, il exagérait ce qu’il venait de dire, et s’efforçait tellement d’ajouter à son succès, qu’il finissait toujours par le perdre. Je n’osais pas l’applaudir, de peur de le porter à l’affectation, et qu’il ne se rendît ridicule par le bon cœur de son   amour-propre. Un autre craignait tellement d’avoir l’air de désirer de faire effet, qu’il  laissait tomber ses paroles négligemment et dédaigneusement. Sa feinte indolence trahissait seulement une prétention de plus, celle de n’en point avoir. Quand la vanité se montre, elle est bienveillante ; quand elle se cache, la crainte d’être découverte la rend amère, et elle affecte l’indifférence, la satiété, enfin tout ce qui peut persuader aux autres qu’elle n’a pas besoin d’eux. Ces différentes  combinaisons sont amusantes pour l’observateur, et l’on s’étonne toujours que l’amour-propre ne prenne pas la route si simple d’avouer naturellement le désir de plaire, et d’employer autant qu’il est possible la grâce et la vérité pour y   parvenir.

Le tact qu’exige la société, le besoin qu’elle donne de se mettre à la portée des différents esprits, tout ce travail de la pensée, dans ses rapports avec les hommes, serait certainement utile, à beaucoup d’égards, aux Allemands, en leur donnant  plus de mesure, de finesse et d’habileté ; mais dans ce talent de causer, il y a une sorte d’adresse qui fait perdre toujours quelque chose à l’inflexibilité de la morale : si l’on pouvait se passer de tout ce qui tient à l’art de ménager les hommes, le caractère en aurait sûrement plus de grandeur et  d’énergie.

Les Français sont les plus habiles diplomates de l’Europe, et ces hommes, qu’on accuse d’indiscrétion et d’impertinence, savent mieux que personne cacher un  secret, et captiver ceux dont ils ont besoin. Ils ne déplaisent jamais que quand ils le veulent, c’est-à-dire, quand leur vanité croit trouver mieux son compte dans le dédain que dans l’obligeance. L’esprit de conversation a singulièrement développé chez les Français l’esprit plus sérieux des négociations politiques. Il n’est point d’ambassadeur étranger qui pût lutter contre eux en ce genre, à moins que, mettant absolument de côté toute prétention à la finesse, il n’allât droit en affaires, comme celui qui se battrait sans savoir  l’escrime.

Les rapports des différentes classes entre elles étaient aussi très propres à développer en France la sagacité, la mesure et la convenance de l’esprit de société. Les rangs n’y étaient point marqués d’une manière positive, et les prétentions s’agitaient sans cesse dans l’espace incertain que chacun pouvait tour à tour ou conquérir ou perdre. Les droits du tiers-état, des parlements, de la noblesse , la puissance même du roi , rien n’était déterminé d’une façon invariable ; tout se passait, pour ainsi dire en adresse de conversation : on esquivait les difficultés les plus graves par les nuances délicates des paroles et des manières, et l’on   arrivait rarement à se heurter ou à se céder, tant on évitait avec soin l’un et l’autre ! Les grandes familles avaient aussi entre elles des prétentions jamais déclarées et  toujours sous-entendues, et ce vague excitait beaucoup plus la vanité que des rangs marqués n’auraient pu le faire. Il fallait étudier tout ce dont se composait   l’existence d’un homme ou d’une femme, pour savoir le genre d’égards qu’on leur devait ; l’arbitraire, sous toutes les formes, a toujours été dans les habitudes, les mœurs et les lois de la France : de là vient que les Français ont eu, si l’on peut s’exprimer ainsi, une si grande pédanterie de frivolité ; les bases principales n’étant point affermies, on voulait donner de la consistance aux moindres détails. En Angleterre, on permet l’originalité aux individus, tant la masse est bien réglée ! En France, il semble que l’esprit d’imitation soit comme un lien social, et que tout   serait en désordre si ce lien ne suppléait pas à l’instabilité des   institutions.

En Allemagne, chacun est à son rang, à sa place, comme à son poste, et l’on n’a pas besoin de tournures habiles, de parenthèses, de demi-mots, pour exprimer les avantages de naissance ou de titre que l’on se croit sur son voisin. La bonne compagnie, en Allemagne, c’est la cour ; en France, c’étaient tous ceux qui pouvaient se mettre sur un pied d’égalité avec elle, et tous pouvaient l’espérer, et tous aussi pouvaient craindre de n’y jamais parvenir. Il en résultait que chacun voulait avoir les manières de cette société-là. En Allemagne, un diplôme vous y faisait entrer ; en France, une faute de goût vous en faisait sortir ; et l’on était   encore plus empressé de ressembler aux gens du monde, que de se distinguer dans ce monde même par sa valeur  personnelle.

Une puissance aristocratique, le bon ton et l’élégance, l’emportait sur l’énergie, la profondeur, la sensibilité, l’esprit même. Elle disait à l’énergie : — Vous mettez   trop d’intérêt aux personnes et aux choses ; — à la profondeur : — Vous me prenez trop de temps ; — à la sensibilité : — Vous êtes trop exclusive ; — à l’esprit enfin   :

— Vous êtes une distinction trop individuelle. — Il fallait des avantages qui  tinssent plus aux manières qu’aux idées, et il importait de reconnaître dans un homme plutôt la classe dont il était que le mérite qu’il possédait. Cette espèce d’égalité dans l’inégalité est très- favorable aux gens médiocres, car elle doit nécessairement détruire toute originalité dans la façon de voir et de s’exprimer. Le modèle choisi est noble, agréable et de bon goût, mais il est le même pour   tous.

C’est un point de réunion que ce modèle ; chacun, en s’y conformant, se croit plus en société avec ses semblables. Un Français s’ennuierait d’être seul de son   avis comme d’être seul dans sa  chambre.

On aurait tort d’accuser les Français de flatter la puissance par les calculs ordinaires qui inspirent cette flatterie ; ils vont où tout le monde va, disgrâce ou crédit, n’importe : si quelques-uns se font passer pour la foule, ils sont bien sûrs qu’elle y viendra réellement. On a fait la révolution de France, en 1789, en envoyant un courrier qui, d’un village à l’autre, criait : Armez-vous, car le village voisin s’est armé ; et tout le monde se trouva levé contre tout le monde, ou plutôt contre personne. Si l’on répandait le bruit que telle manière de voir est universellement reçue, l’on obtiendrait l’unanimité, malgré le sentiment intime de chacun ; l’on se garderait alors, pour ainsi dire, le secret de la comédie, car chacun avouerait séparément que tous ont tort. Dans les scrutins secrets, on a vu des députés donner leur boule blanche ou noire contre leur opinion, seulement parce qu’ils croyaient la majorité dans un sens différent du leur, et qu’ils ne voulaient pas, disaient-ils,  perdre leur voix.

C’est par ce besoin social de penser comme tout le monde qu’on a pu s’expliquer, pendant la révolution, le contraste du courage à la guerre et de la pusillanimité   dans la carrière civile. Il n’y a qu’une manière de voir sur le courage militaire ; mais l’opinion publique peut être égarée relativement à la conduite qu’on doit suivre  dans les affaires politiques. Le blâme de ceux qui vous entourent, la solitude, l’abandon, vous menacent, si vous ne suivez pas le parti dominant ; tandis qu’il n’y  a dans les armées que l’alternative de la mort et du succès, situation charmante   pour des Français, qui ne craignent point l’une et aiment passionnément   l’autre.

Mettez la mode, c’est-à-dire les applaudissements, du côté du danger, et vous  verrez les Français le braver sous toutes ses formes ; l’esprit de sociabilité existe    peu France depuis le premier rang jusqu’au dernier : il faut s’entend approuver par ce qui nous environne ; on ne veut s’exposer, à aucun prix, au blâme ou au ridicule, car dans un pays où causer a tant d’influence, le bruit des paroles couvre souvent    la voix de la conscience.

On connaît l’histoire de cet homme qui commença par louer avec transport une actrice qu’il venait d’entendre ; il aperçut un sourire sur les lèvres des assistants, il modifia son éloge ; l’opiniâtre sourire ne cessa point, et la crainte de la moquerie finit par lui faire dire : Ma foi la pauvre diablesse a fait ce qu’elle a pu. Les  triomphes de la plaisanterie se renouvellent sans cesse en France ; dans un temps   il convient d’être religieux, dans un autre de ne l’être pas ; dans un temps d’aimer sa femme, dans l’autre de ne pas paraître avec elle. Il a existé même des moments où l’on eût craint de passer pour niais si l’on avait montré de l’humanité, et cette terreur du ridicule qui, dans les premières classes, ne se manifeste d’ordinaire que parla vanité, s’est traduite en férocité dans les  dernières.

Quel mal cet esprit d’imitation ne ferait-il pas parmi les Allemands ! Leur  supériorité consiste dans l’indépendance de l’esprit, dans l’amour de la retraite, dans l’originalité individuelle. Les Français ne sont tout-puissants qu’en masse, et leurs hommes de génie eux-mêmes prennent toujours leur point d’appui dans les opinions reçues, quand ils veulent s’élancer au delà. Enfin, l’impatience du  caractère français, si piquante en conversation, ôterait aux Allemands le charme principal de leur imagination naturelle, cette rêverie calme, cette vue profonde, qui s’aide du temps et de la persévérance pour tout  découvrir.

Ces qualités sont presque incompatibles avec la vivacité d’esprit ; et cependant cette vivacité est surtout ce qui rend aimable en conversation. Lorsqu’une discussion s’appesantit, lorsqu’un conte s’allonge, il vous prend je ne sais quelle impatience, semblable à celle qu’on éprouve quand un musicien ralentit trop la mesure d’un   air. On peut être fatigant, néanmoins, à force de vivacité, comme on l’est par trop   de lenteur. J’ai connu un homme de beaucoup d’esprit, mais tellement impatient, qu’il donnait à tous ceux qui causaient avec lui l’inquiétude que doivent éprouver les gens prolixes, quand ils s’aperçoivent qu’ils fatiguent. Cet homme sautait sur sa chaise pendant qu’on lui parlait, achevait les phrases des autres, dans la crainte qu’elles ne se prolongeassent ; il inquiétait d’abord, et finissait par lasser en étourdissant : car quelque vite qu’on aille en fait de conversation, quand il n’y a  plus moyen de retrancher que sur le nécessaire, les pensées et les sentiments oppressent, faute d’espace pour les  exprimer.

Toutes les manières d’abréger le temps ne l’épargnent pas, et l’on peut mettre des longueurs dans une seule phrase, si l’on y laisse du vide ; le talent de rédiger sa pensée brillamment et rapidement est ce qui réussit le plus en société ; on n’a pas le temps d’y rien attendre. Nulle réflexion, nulle complaisance ne peut faire qu’on s’y amuse de ce qui n’amuse pas. II faut exercer là l’esprit de conquête et le despotisme du succès : car le fond et le but étant peu de chose, on ne peut pas se consoler du revers par la pureté des motifs, et la bonne intention n’est de rien en fait   d’esprit.

Le talent de conter, l’un des grands charmes de la conversation, est très rare en Allemagne ; les auditeurs y sont trop complaisants, ils ne s’ennuient pas assez vite, et les conteurs, se fiant à la patience des auditeurs, s’établissent trop à leur aise  dans les récits. En France, celui qui parle est un usurpateur, qui se sent entouré de rivaux jaloux, et veut se maintenir à force de succès ; en Allemagne, c’est un possesseur légitime, qui peut user paisiblement de ses droits reconnus. Les Allemands réussissent mieux dans les contes poétiques que dans les contes épigrammatiques : quand il faut parler à l’imagination, les détails peuvent plaire,  ils rendent le tableau plus vrai : mais quand il s’agit de rapporter un bon mot, on   ne saurait trop abréger les préambules. La plaisanterie allège pour un moment le poids de la vie : vous aimez à voir un homme, votre semblable, se jouer ainsi du fardeau qui vous accable, et bientôt, animé par lui, vous le soulevez à votre tour ; mais quand vous sentez de l’effort ou de la langueur dans ce qui devrait être un amusement, vous en êtes plus fatigué que du sérieux même, dont les résultats au moins vous intéressent.

La bonne foi du caractère allemand est aussi peut-être un obstacle à l’art de conter ; les Allemands ont plutôt la gaieté du caractère que celle de l’esprit ; ils sont gais comme ils sont honnêtes, pour la satisfaction de leur propre conscience, et rient de ce qu’ils disent, longtemps avant même d’avoir songé à en faire rire les   autres.

Rien ne saurait égaler, au contraire, le charme d’un récit fait par un Français  spirituel et de bon goût. Il prévoit tout, il ménage tout, et cependant il ne sacrifie point ce qui pourrait exciter l’intérêt. Sa physionomie, moins prononcée que celle des Italiens, indique la gaieté, sans rien faire perdre à la dignité du maintien et des manières ; il s’arrête quand il le faut, et jamais il n’épuise même l’amusement ; il s’anime, et néanmoins il tient toujours en main les rênes de son esprit, pour le conduire sûrement et rapidement ; bientôt aussi les auditeurs se mêlent de l’entretien, il fait valoir alors à son tour ceux qui viennent de l’applaudir ; il ne laisse point passer une expression heureuse sans la relever, une plaisanterie piquante sans la sentir, et pour un moment du moins l’on se plaît, et l’on jouit les uns des autres, comme si tout était concorde, union et sympathie dans le   monde.

Les Allemands feraient bien de profiter, sous des rapports essentiels, de quelques-  uns des avantages de l’esprit social en France : ils devraient apprendre des Français   à se montrer moins irritables dans les petites circonstances , afin de réserver   toute leur force pour les grandes ; ils devraient apprendre des Français à ne pas   confondre l’opiniâtreté avec l’énergie, la rudesse avec la fermeté ; ils devraient  aussi, lorsqu’ils sont capables du dévouement entier de leur vie, ne pas la rattraper en détail par une sorte de personnalité minutieuse, que ne se permettrait pas le véritable égoïsme ; enfin, ils devraient puiser dans l’art même de la conversation l’habitude de répandre dans leurs livres cette clarté qui les mettrait à la portée du plus grand nombre, ce talent d’abréger, inventé par les peuples qui s’amusent ,    bien plutôt que par ceux qui s’occupent, et ce respect pour de certaines  convenances, qui ne porte pas à sacrifier la nature, mais à ménager l’imagination.   Ils perfectionneraient leur manière d’écrire par quelques-unes des observations que le talent de parler fait naître : mais ils auraient tort de prétendre à ce talent tel que  les Français le possèdent.

Une grande ville qui servirait de point de ralliement serait utile à l’Allemagne, pour rassembler les moyens d’étude, augmenter les ressources des arts, exciter l’émulation ; mais si cette capitale développait chez les Allemands le goût des plaisirs de la société dans toute leur élégance, ils y perdraient la bonne foi scrupuleuse, le travail solitaire, l’indépendance audacieuse qui les distinguent,   dans la carrière littéraire et philosophique ; enfin, ils changeraient leurs habitudes  de recueillement contre un mouvement extérieur dont ils n’acquerraient jamais la grâce et la dextérité.

Certains politiciens (suisses, mais aussi français, etc.) feraient bien de s’en inspirer…

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