Première heure – premières expériences
01/08/2012 § Poster un commentaire
Ce matin, de bonne heure, je me dirige d’un pas alerte (eh oui, j’aime mon métier !) vers le Tribunal. La main sur la porte d’entrée mon téléphone de permanence sonne. Je souris. Sans doute une plaisanterie de mon associé à qui j’ai confié mon – secret – espoir d’être appelé durant cette séance, rien que pour embêter la partie adverse, d’une agressivité sans borne jusqu’ici. C’est potache, je sais, mais tant pis.
Le numéro affiché m’indique qu’il ne s’agit pas d’une plaisanterie. Un brave inspecteur m’informe qu’un gang de Chiliens, spécialisé dans le vol à domicile a été arrêté cette nuit. Vu leur nombre, tous les avocats de permanence sont engagés. Rendez-vous à 10:00 au Siège de la Sûreté. Je m’en tire à bon compte. J’ai une petite heure devant moi et l’audience n’a pas lieu aux confins des terres fribourgeoises, mais à cinq minutes à pied de mon bureau.
Le ton contrit de circonstance, j’informe le Président de mon indisponibilité soudaine. Le temps de dicter quelques conclusions qui indisposent la partie adverse (je l’aurais parié !), l’audience est levée, cette fois sous les cris de mon contradicteur qui crie à la machination.
Vers 10:00, je me retrouve dans une espèce de ruche où s’agitent des inspecteurs. C’est le grand branle-bas de combat. Après m’avoir dépossédé de mes outils de communication (afin de ne pouvoir aviser, je ne sais qui de ce que j’ignore encore, mais c’est le règlement me claironne une inspectrice), je me retrouve dans une pièce glaciale où on amène mon client, le visage un brin abîmé au cours de son arrestation (musclée). 30 minutes pour faire connaissance, comprendre de quoi il s’agit à l’aide d’une traductrice, car – comble de malchance ! – je ne parle pas l’espagnol. A ma grande surprise, la préposée à la traduction est en réalité une brave secrétaire du Poste voisin, trouvée à la va-vite et complètement paniquée au début (mais bon, on fait ce qu’on peut avec ce que l’on a sous la main).
L’audition démarre un peu plus tard et se poursuivra durant 3 heures (avec une pause à ma demande, histoire d’informer ma chère épouse que je ne pourrai aller chercher notre fille à l’école maternelle). Mon client a bien écouté mes conseils. Au lieu de faire usage de son droit de se taire, il débite une histoire invraisemblable quant à sa rencontre fortuite avec deux compatriotes à Yverdon-les-Bains. Totalement par hasard nos Pieds Nickelés sud américains en sont venus à cambrioler deux maisons, mais juste comme ça hein, je le jure !
L’inspecteur qui mène l’interrogatoire utilise un humour à froid un peu décalé dans cette situation, mais qui colle bien avec l’ambiance des lieux. On dirait des locaux de la Stasi, pas de chauffage, catelles d’une couleur improbable, mobilier spartiate fixé au sol…
Une fois l’audition terminée, nous faisons le bilan avec les policiers. Toute cette procédure est nouvelle pour tout le monde, forcément, ça crée des liens.
Je rentre à mon bureau en début d’après-midi, après avoir avalé un sandwich, pour y trouver une convocation pour 16:00 devant le procureur. Cette audition servira à décider du sort de mon client. Pour lui, pas trop de doutes, c’est la détention préventive à coup sûr.
A nouveau près de trois heures d’attente et d’audience pour apprendre ce que je savais déjà : le prévenu reste à disposition de la Justice compte tenu du risque de fuite. Tu m’étonnes !
La journée a finalement été instructive, mais harassante. Presque 6:00 d’audience, sans filet. Je souris en repensant à la tête de la partie adverse ce matin au tribunal. Elle qui croyait à un coup monté de ma part pour échapper à une petite heure d’audience…
Braquages
10/12/2011 § 1 commentaire
Salah a braqué avec un compatriote une station-service en 2004. Son comparse, Malik, multirécidiviste et spécialiste des braquages a été très rapidement rattrapé par la Justice et condamné à 5 ans d’emprisonnement. Malik, je le connais bien. Au Nouvel An 2001, il braquait la succursale de la Raiffeisen d’Epagny avec un jeune algérien, fraîchement débarqué en Suisse, Mohamed. J’avais défendu Mohamed et obtenu une peine certes ferme, mais compatible avec la (courte) détention subie, en invoquant son jeune âge, son inexpérience et surtout l’influence négative de Malik qui avait pris sous son aile ce pauvre bougre déraciné et complètement paumé. L’histoire classique, mais je pense qu’elle était vraie. En tous cas, les Juges en ont été convaincus.
Salah qui avait disparu dans la nature après les faits, s’est fait intercepter à Genève, alors qu’il était en transit pour rentrer chez lui au Maroc. Pas de chance, l’avis de recherche n’avait pas été effacé des moniteurs de police. Le voici tout tremblant devant le magistrat chargé de l’instruction de l’affaire, une vieille connaissance de primaire, de secondaire, de collège et d’université (petit monde que celui de la Justice). Bref, cela fait bien trente ans que l’on se connaît. D’emblée, je suis frappé par son ton acrimonieux. Je le savais soupe-au-lait. Là, visiblement, sa journée lui pèse. Mon client qui a maintenant décidé d’avouer (après avoir – forcément – commencé à nier en bloc, ce qui est son droit le plus strict faut-il le rappeler ?) se fait reprendre sur chaques détails oublié depuis 2004 (Mais, M’sieur le Juge, tu sais ça fait loin, je me rappelle plus tout).
Une suspension d’audience suffira à calmer les esprits avant la confrontation avec Malik, sorti tout droit de sa prison, pour venir nous dire qu’il a été condamné à tort, que ce n’était pas lui ce jour-là. Pour la petite histoire, des traces ADN confirme la participation des deux lascars. Tout penaud, Salah essaie de faire bonne figure, présente ses excuses et regarde ses pieds. Le droit est agité d’un tremblement nerveux qu’il ne parvient pas à contrôler. Son ex-comparse le regarde d’un oeil méprisant. Je respire. Depuis l’arrivée de Malik, le Juge a quelqu’un d’autre pour passer sa mauvaise humeur.
Contrat à l’italienne
10/04/2011 § Poster un commentaire
La réputation de nos amis transalpins n’est plus à faire dans beaucoup de domaines. Nous pourrions ajouter un chapitre à l’encyclopédie des « manières transalpines de faire » : le contrat d’entreprise. Mon client est un homme merveilleux. Encore un de ces personnages d’un autre temps qui croie en la parole donnée et la poignée de main. Le problème, c’est que, à côté de cela, tout est dans l’à-peu-près, le non-dit, le « il fallait comprendre ».
Lui : Pour la chape, il était clair que pour moi c’était 20 CHF le mètre carré. Je ne comprends pas pourquoi ils notent 35 CHF le mètre carré.
Moi : mais est-ce que vous lui avez expressément dit que pour vous, c’était 20 CHF ?
Lui : bien sûr que non, c’était inutile, puisque c’était clair…