Le Mieux est l’ennemi du Bien

03/09/2016 § 3 Commentaires

Extrait du Journal @MeFaire, le 8 mars :

… où, au risque de heurter certaines sensibilités, en particulier celle de ma follower préférée, l’aplomb de quelques « talibans », même agissant au nom d’une bonne cause, laisse perplexe.

Taliban ? Qu’est-ce à dire, cher Maître ?

Oh, plein de choses. D’abord, plaçons une nouvelle entrée dans le Dicofaire : Taliban : nm, var, celui ou celle qui, nanti(e) d’une charge officielle ou officieuse, se croit investi(e) d’une mission divine consistant à faire la leçon à tout un chacun, sous couvert de leur apporter la lumière.

Le Taliban n’est en outre jamais aussi redoutable que lorsqu’il peut s’allier à des technocrates. Pour cette sous-espèce de l’administration, on peut reprendre la citation de Coluche comme définition: « Les technocrates, c’est la nouvelle race de fonctionnaires. Les technocrates, on leur donne le Sahara, dans 5 ans on peut racheter du sable… »

Illustration…

Il s’agit d’un immeuble tout récemment construit dans notre bonne ville. Le concept est assez original, puisqu’il est destiné à abriter des personnes âgées, lesquels disposeront de toutes sortes de facilités supplémentaires par rapport à un locatif usuel. Des appartements adaptés avec une conciergerie spécialement vouée à leur confort, une buanderie au 1er étage en pleine lumière, avec machine à café et table pour papoter pendant que la lessive tourne, une cafétéria au rez-de-chaussée, avec un accès facilité. Même, à l’extérieur, un petit jardin potager surélevé d’un bon mètre, histoire de ne pas se faire mal au dos quand on viendra cueillir ses salades.

Les concepteurs du bâtiment ont non seulement respecté toutes les normes imposées dans le permis de construire, mais ils sont allés au-delà. Le complexe a ensuite été dûment contrôlé, approuvé par toutes les autorités compétentes (lesquelles ont constaté que le catalogue de contraintes données en raison de la vocation spécifique du complexe avaient été respectées).

Le bâtiment est terminé depuis fin 2015.

Alors, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ?

Et bien non. Un taliban a frappé et a trouvé une oreille attentive auprès des technocrates.

C’est pour cette raison que nous nous retrouvons ce matin, une petite dizaine de personnes, pour examiner le bien-fondé de la « dénonciation » adressée par celui qui se présente comme représentant d’une Fédération de personnes handicapées à l’autorité compétente en matière de surveillance des constructions. Ce quidam, qui ne bénéficie d’aucun statut officiel, n’agit donc pas en qualité d’organe de l’État, mais en simple particulier qui « est là pour aider« . Aider à quoi ? On se le demande, la construction du bâtiment est terminé. Il a reçu le feu vert des autorités, le certificat de conformité, aucun utilisateur ne se plaint, etc..

En fait, de passage un jour d’automne 2015, notre taliban a repéré un des collaborateurs de l’architecte qui passait par là. Il s’est alors invité, l’air de ne pas y toucher, à une visite de l’espace public (et des parties privées, ben oui da, pourquoi se priver ?) et a transformé sa visite surprise en « séance officielle » impliquant à son corps défendant le malheureux collaborateur. Puis, il a émis un rapport qu’il considère comme tout aussi « officiel », pointant toute une série de défauts de conformité du bâtiment par rapport aux normes légales réglementant l’accessibilité des bâtiments publics aux handicapées (Norme SIA 500).

Le problème, c’est que les prescriptions auxquelles il se réfère en soi-disant connaisseur s’applique presqu’exclusivement aux « bâtiments publics ». Ici, le 95 % de la surface construite n’est pas… publique. A part la cafétéria, il y a des bureaux (pas publics), et surtout les fameux appartement (privés), ce qui est d’ailleurs évident au premier abord.

Malgré cette évidence connue des services étatiques (supposés compétents en la matière), nos technocrates ont réagi conformément à leur pratique bien établie : on convoque une séance, en ameutant au passage toute la république, dont mon client : l’architecte. Comme ça, on ne pourra pas dire qu’on a rien fait.

Nous y voilà donc.

Très rapidement, en cours d’inspection, les participants se rendent compte que l’honnête dénonciateur qui martèle être là « pour aider » mélange les notions de bâtiments publics, avec les immeubles destinés à abriter des appartements privés et les surfaces vouées à des bureaux. 3 catégories très clairement distinguées dans la loi et soumises à des régimes différents.

Lui aussi semblerait-il prend conscience petit à petit que sa démarche a du plomb dans l’aile, puisqu’il met peu à peu de côté bon nombre de ses griefs. Il sauvera l’honneur sur le dernier point  : il n’y a pas de signalétique adaptée aux malvoyants sur les portes des deux toilettes de la cafétéria (dans le seul espace public).

Au moment de se retrouver autour d’une table, obligeamment mise à disposition par l’un des locataires du bâtiment, pour faire le point, la gêne était palpable du côté de ceux qui avaient organisé tout ce barouf matinal. A-t-on quelque chose à ajouter ? Si peu. Seulement qu’il n’y a pas de base légale à une telle manière de procéder, ainsi qu’à la remise en cause d’un bâtiment respectant en tous points le permis de construire, que l’architecte ne peut être substitué au propriétaire du bâtiment seul ayant-droit selon la loi (ce que les techno-juristes étatiques semblent ignorer), qu’un simple examen de la « dénonciation » aurait permis d’éviter toute cette agitation, bref, qu’on se demandait ce qu’on faisait là, surtout que les visites de conformité se font avant que le permis d’habiter ne soit délivré pas des mois après.

Et puis surtout, si l’on cautionne ce genre de démarche, n’importe quelle personne, estimant en son fort intérieur qu’un bâtiment ne répond pas à son interprétation des exigences légales, pourra déposer une dénonciation et provoquera des séances des mois, voire des années, après que le bâtiment soit exploité par ses utilisateurs croyant naïvement que tout est en ordre.

Moralité : qui va payer tout ce déploiement inutile ? Réponse (sans rire) de l’architecte de la Commission d’accessibilité : Vous n’avez qu’à envoyer votre facture à l’Etat…

Conclusion ? Loin de moi l’idée de ne pas faire preuve d’empathie à l’égard des personnes souffrant d’un handicap. Bien au contraire ! Mais, derrière ce genre de démarche, ce n’est pas  le bien-être des personnes limitées dans la jouissance d’un espace public qui est en première ligne. Non, c’est le malin plaisir de se donner de l’importance, sachant que, comme on touche à un sujet sensible, on ne pourra pas tout simplement vous dire : Circulez, y a rien à voir ! (sans jeux de mots).  Cette lubie de prendre en otage les institutions et les particuliers, sous le couvert de « vouloir aider » n’est pas admissible, car elle permettrait une remise en cause constante de tout et de n’importe quoi, plaçant ainsi sur la sellette toutes les personnes touchées de près ou de loin.

Du côté des technocrates, il y a cette irrépressible culture d’entreprise à multiplier les séances et faire des rapports, au lieu de réfléchir d’abord et de faire preuve de bon sens.

Nous disposons d’un arsenal législatif impressionnant, comme dans d’autres domaines, pour assurer l’accessibilité des bâtiments publics aux personnes handicapées. La vraie question est de l’appliquer correctement, dans le respect des droits de tous. Dans ce domaine, comme dans tant d’autres, le mieux sera toujours l’ennemi du bien.
PS : désolé #Le Tigre, c’est un sujet qui vous est sensible, mais les talibans sont nuisibles pour toutes causes, si nobles ou nécessaires soient-elles…

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§ 3 réponses à Le Mieux est l’ennemi du Bien

  • maitrefaire dit :

    Je prends ma peine, je l’ai bien méritée, mais c’était pour la bonne cause (si, si)

    J'aime

  • Le Tigre dit :

    Me prendriez-vous pour un Taliban cher Maître ? 🙂 La description que vous faites de votre immeuble protégé ressemble au paradis face à ce que l’on trouve à Eikenott où strictement rien n’est dans les normes sauf 2,5 petites choses… et génère des chutes graves, des tassements de vertèbres, de la séquestration, de la détérioration de moyens auxiliaires, de personnes de 80-90 que l’on retrouve au sol à défaut de pouvoir y avoir un moyen d’appel d’urgence, de l’envoi précipité en EMS justement et j’en passe. Alors si défendre à travers mon dossier et monnaie sonnante et trébuchante 3 immeubles de personnes âgées, à mobilité réduite avec mise en danger de leur vie constant et quotidien relève du talibanisme, je veux bien qu’on me traite de Taliban.

    Vous aurez donc droit à 3 coups de bat(t)ons avec 3 ^^^et un t.

    Vous l’avez bien cherché 😛

    J'aime

  • Une émission récente de Temps Présent indiquait que le prix moyen dans un EMS est de 8’700.- CHF par mois !!! Dans ces conditions scandaleuses, il est très loqique que des personnes imaginent d’autres solutions. Tant mieux.
    Et voilà: un intrus non concerné vient mettre les battons dans les roues ! Malheureusement le système accepte de l’écouter et de perdre du temps! Quand il devra débourser 8’700.- CHF par mois pour vivre dans un EMS alors qu’il ne vienne pas se plaindre …
    Félicitations aux personnes qui imaginent d’autres solutions permettant de vivre une retraite agréable sans passer par la case « EMS ».

    J'aime

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