Liberté de la presse : de la présomption d’innocence à Mahomet

11/11/2012 § 2 Commentaires

Ces derniers temps, la liberté de la presse a fait la une avec plusieurs sujets qualifiés de « sensibles ». Ce terme, dans la terminologie de nos chevaliers des temps modernes autoproclamés que sont les journalistes, est devenu une sorte d’étendard justifiant tout et n’importe quoi, sous couvert d’impunité. En toute démagogie, au nom de cette sacro-sainte liberté (de la presse), « sensibles » peut être traduit par « affaires dont nous les journalistes avons décidé d’en faire nos choux gras, sur le dos du bon peuple, histoire d’augmenter le tirage de notre canard, et tant pis pour les dommages collatéraux».

Parmi les derniers dérapages médiatiques, laissons de côté la plastique avantageuse de la brave Kate surprise en Provence, sans grand intérêt (pour notre sujet seulement). Intéressons-nous plutôt à ce Tribunal civil vaudois qui a fait retirer il y a quelques semaines L’Illustré, auguste tabloïd de Suisse romande, des stands du Comptoir Suisse. Pourquoi ? Parce que l’avocat d’un quidam soupçonné d’avoir violé une fillette a considéré que la publication des photos de son client, même yeux cachés, portaient atteinte à la présomption d’innocence et a demandé au Juge de sanctionner cette violation ! Ah bon, parce que les pédophiles ont des droits maintenant ! Eh oui, et ce sont exactement les mêmes que pour vous et moi, si, si.

Le simple fait de soulever cette question (fondamentale, comme on va le voir), renvoie immédiatement à la sempiternelle caricature de l’avocat (pénaliste) qui défend des monstres et, par conséquent, ne vaut pas mieux qu’eux. Cela me rappelle cette phrase lâchée par l’avocat de la compagne de Fourniret, alors qu’il arrivait au Palais de Justice : « Incroyable, cela fait 300 mètres que je marche dans la rue, ce matin, et personne ne m’a encore craché dessus ». Cette caricature n’est pas seulement le résultat de quelques œuvres de fiction, mais elle est aussi alimentée par certains chroniqueurs considérant l’homme de robe qui ose assurer la défense de l’accusé comme un mal tout juste nécessaire dans l’arène judiciaire.

Alors pourquoi fondamentale ? Parce que, si toute personne, même le pire des salauds, n’est pas «présumé innocent» jusqu’à ce que sa culpabilité ait été légalement établie par une autorité habilitée à le faire, on retombe dans l’obscurantisme judiciaire, la loi de Lynch, qui survit justement au travers des médias crucifiant qui ils veulent, quand ils veulent, comme ils veulent, parce que pour eux, c’est ça la liberté de la presse. Donner un avis partisan, souvent sans connaître à fond le problème, sans aucune limite ni contrainte, sur n’importe quel sujet, peu importe les conséquences (mêmes hautement prévisibles), car, de responsabilité, on n’en assumera aucune. Si les journalistes devaient répondre de leur actes, chaque fois qu’un allumé revendique le bourrage de crâne dont il a été l’objet pour commettre je ne sais quelle atrocité (comme flinguer de jeunes compatriotes sur une île du Nord), forcément, ce serait moins intéressant.

Cette présomption d’innocence, c’est justement l’Etat – et non les médias au nom de la liberté de la presse- qui doit en être le gardien. Si on attend qu’il protège nos libertés et nos droits, la moindre des choses, c’est qu’aucun comportement si abject soit-il, ne justifie que même un pédophile n’en soit privé. La sanction appartient à l’Etat, à l’Etat seul, et pour ce faire il doit respecter les lois qu’il a lui-même établies. Sinon, les juges, les avocats, la police ne servent à rien d’autres qu’à jeter de la poudre aux yeux du contribuable.

Alors, même si ce n’est qu’un coup d’épée dans l’eau, il faut saluer cette décision un tant soit peu courageuse de ce Juge qui a décidé de priver les visiteurs du Comptoir suisse d’une information dirigée violant gravement les droits fondamentaux d’un prévenu. Coup d’épée dans l’eau, parce que L’Illustré restait en vente libre dans tous les autres kiosques de Suisse romande et aussi parce que, soyons lucides, cette décision ne va certainement pas freiner les ardeurs d’autres scribouillards. Il n’y a qu’à lire la réaction du rédacteur en chef, Michel Jeanneret, « Je ne vois pas ce qui pose problème. Nous avons fait notre travail correctement ». Bonjour l’autocritique et la prise de conscience… Je ne doute pas qu’il y ait un travail derrière l’article, mais ce qui pose problème, Monsieur le rédacteur en chef, c’est que sous le couvert d’informer vous vous substituez aux Juges et les placez dans l’intenable position à devoir satisfaire l’opinion publique dont vous avez attisé la haine, au lieu de laisser ces magistrats rendre une Justice sereine, objective, et donc « J »uste, dans la mesure du possible. Bien sûr me rétorquerez-vous, et les erreurs judiciaires ? Eh bien oui, elles existent, mais elles relèvent de la responsabilité des Tribunaux (même s’ils ne l’assument pas vraiment, c’est vrai – j’y reviendrai ultérieurement) et la mission de la presse n’est pas de prévenir une hypothétique erreur par le biais d’un jugement médiatique anticipé.

Quand les journalistes veulent se substituer aux Juges, voire à Dieu (si, si), il est permis de craindre le pire. Rappelez-vous fin septembre la polémique crée autour de Charlie Hebdo et de ses fameuses caricatures de Mahomet. Liberté d’expression pour un journal qui s’autoproclame (encore un) le dernier rempart contre l’autorité et la bêtise des élus ? Croisade courageuse d’un groupe d’irréductibles intellectuels résistants encore et toujours à l’obscurantisme religieux ? Il est permis de rigoler. Cette soit-disant publication a tenté d’attirer l’attention sur elle et son pseudo rebelle de rédacteur en mal de notoriété, histoire de se faire mousser au risque de provoquer des violences, sachant parfaitement que des illuminés attendent partout dans le monde le moindre prétexte pour déclarer la Guerre Sainte. Conscient du fait que les lecteurs de Charlie Hebdo croient tenir entre leurs mains le dernier bastion de la liberté d’expression, dont la vocation est de dénoncer les errances des autorités politiques par le rire (gras de préférence), leur rédacteur se pose désormais en victime et dénonce ses détracteurs en les faisant passer pour des fascistes. Car c’est la sanction médiatique qui guette ceux qui voudront opposer à la médiocrité intellectuelle et à la satisfaction de la vindicte populaire le droit -car c’en est un aussi – à une information juste, aussi objective que possible et dénuée de toute tentative de manipulation.

Alors, soit. Je veux bien passer pour un fasciste si, dans la société où nous vivons, il faut accepter au nom de la liberté d’expression qu’un réalisateur dépourvu de la moindre once de bon sens mette en circulation un film (L’innocence des musulmans) qui sera vu dans des pays où la question religieuse a atteint un degré de sensibilité tel que toute allusion (surtout stupide) sera irrémédiablement prétexte à des exactions (certains l’ont même payé de leur vie), puis qu’un journal en rajoute une couche en publiant des caricatures, dont on sait pertinemment qu’elles susciteront plus qu’une simple polémique.

Voilà comment on devient fasciste en passant de la présomption d’innocence à Mahomet un dimanche matin pluvieux en faisant un simple revue de presse. C.Q.F.D. Une conclusion s’impose : lorsque le blogueur néophyte laisse s’accumuler des masses d’informations en attendant de se livrer à son petit vice favori, les amalgames et les raccourcis sont hautement prévisibles. J’en viens donc à me demander si je ne vaux pas mieux que les victimes de mes foudres dominicales en débitant ma prose contre les faiseurs d’opinion. Partir du Comptoir suisse pour en arriver à la Guerre sainte, il fallait oser. C’est fait, j’espère que vous ne m’en tiendrez pas rigueur. Promis, je ne recommencerai pas, en tous cas pas tout de suite. Mais là, je ferai mieux de partir en cure de désintoxication médiatique en relisant l’intégrale de Petzi.

§ 2 réponses à Liberté de la presse : de la présomption d’innocence à Mahomet

  • maitrefaire dit :

    Tout d’abord mes plus plates excuses pour ne répondre que maintenant à votre message, la faute à une fin d’année particulièrement chargée et la nécessité d’un break jusqu’à aujourd’hui.

    Pour vous répondre, je vous remercie de la comparaison avec Me Eolas, qui m’a effectivement inspiré dans ma démarche, ainsi que Me Mô (maitremo.fr). Je suis par contre encore loin d’avoir atteint leur niveau, mais j’y travaille. L’espoir fait vivre…

    Malheureusement, le lien que vous m’indiquez n’est plus actif ou l’article en question a été retiré du blog, je ne puis donc en prendre connaissance et faire le lien avec le courrier de l’UBS. Ce que je puis dire, par contre, c’est que, en Suisse, la différence entre la diffamation et la calomnie, infractions qui portent toutes deux atteintes à l’honneur, est que, dans la seconde, l’auteur connaît la fausseté de ses accusations. Cette différence a donc une influence sur le fardeau de la preuve. Dans la diffamation, l’auteur devra apporter la preuve de sa bonne foi, à savoir qu’il était convaincu du bien-fondé de son propos. En matière de calomnie, ce sera plutôt à la victime (partie civile), respectivement à l’accusation, représentée par le Procureur, de prouver que l’auteur savait que les faits qu’il dénonçait ne correspondait pas à la réalité.

    J’espère avoir (tardivement) au moins éclairé un tant soit peu votre lanterne.

    Encore merci pour votre intérêt.

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  • Un visiteur dit :

    Bonjour Maître Faire,
    En surfant sur le web, je suis tombé sur votre site que je trouve très intéressant. Est-ce que vous commentez également l’actualité juridique, comme votre confrère Me Eolas ?

    En France, l’un de nos ministres est secoué par une affaire qu’il dénonce comme de la calomnie ou de la diffamation (je me perds dans ces détails).

    Que pensez-vous du démenti qu’il a publié aujourd’hui sur son site internet ? http://www.jerome-cahuzac.com/index.php?post/2012/12/19/Je-souhaite-souligner-avec-force

    N’est-il pas étrange – je ne fais que poser la question – qu’une banque refuse d’apporter la confirmation qu’elle n’entretient aucune relation d’affaire avec une personne déterminée ? Le courrier de l’UBS est tellement alambiqué que j’avoue ne rien comprendre dans la négation de leur obligation négative… auriez-vous éventuellement un éclairage à partager ?

    Et de manière plus générale, lorsque la presse sort un scoop ou calomnie une personne (selon les différentes versions), à qui revient le fardeau de la preuve ?

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