Le blues du pique-assiette
09/05/2013 § 2 Commentaires
Je reçois une décision refusant l’AJ (assistance judiciaire gratuite parce que pas trop de sous et que bibi soit désigné comme avocat valeureux et rémunéré par l’Etat) à l’une de mes clientes. Motif : le cas est simple en fait et en droit. Et toc ! Sauf que l’instruction a été faite de manière olé olé, les bonnes questions n’ont pas été posées à la Police et la cliente, un brin évaporée il faut bien l’admettre, est d’origine étrangère. Mais, ne vous inquiétez pas Maitre ! Nous maîtrisons le dossier et votre cliente n’a rien à craindre des foudres de la Justice qui ne se trompe jamais ! Tu parles… J’irai quand même, na !
PS : pourquoi ne pas dire les choses comme elle sont ? « Maître, nous avons bien reçu votre requête. Malheureusement, nous ne pouvons y donner suite en raison de Directives internes non publiées et introuvables pour le commun des justiciables, où qui vous savez nous a bien fait comprendre que celui qui paie mon salaire (et à qui vous payez des impôts), nous rappelle que l’AJ coûte un saladier à la collectivité et qu’il faut limiter au maximum le cercle des pique-assiettes. Moralité, tant qu’il n’y a pas eu au minimum génocide, assassinat au sécateur, viol collectif, bref des trucs de ce genre, eh bien passez votre chemin, il n’y a rien à voir ! Et puis, si on avait besoin d’avocats pour rendre une saine Justice dans les cas « simples en fait et en droit », ça se saurait. Bonjour chez vous ! »
Quand c’est faux, c’est quand même juste
12/05/2012 § 5 Commentaires
La Justice a bel et bien un visage humain. Elle n’est pas à l’abri d’une contradiction. Preuve en est cette décision spectaculaire rendue par le Tribunal cantonal fribourgeois (http://www.fr.ch/tc/files/pdf48/501_2012_95_14_09_2012.pdf) . Un automobiliste condamné à un mois de retrait de permis de conduire et à une amende de CHF 500.-Pour avoir roulé à 78 km /h dans une zone limitée – selon une première décision à 50 km/h – a vu sa demande de révision rejetée. Ce brave homme, qui, à première vue, n’avait rien d’un émule de Michael Schumacher avait payé son amende et acceptée la sanction, jusqu’à ce qu’il apprenne par la bande que le panneau n’était pas au bon endroit et que la Commune avait tardé à le déplacer. En réalité, la vitesse autorisée sur le tronçon où il avait été flashé était de 80 km/h et non 50. Ni une ni deux, il a déposé une demande de révision, estimant qu’il n’avait commis aucune infraction, roulant même en dessous de la vitesse autorisée.
Eh bien non ! Les Juges cantonaux ont estimé que, même si cette situation est de nature à ébranler les fondements de la condamnation, il est plus important que les usagers de la route respectent les signaux, lorsque ceux-ci n’apparaissent pas manifestement faux. Donc, rejet de la demande de révision, frais à la charge du brave conducteur.
En soit, le raisonnement de Juge est compréhensible. Chacun doit respecter la signalisation routière et ne devrait pas se poser la question de savoir si le panneau qui lui impose telle ou telle contrainte est bien à la bonne place. Mais il est quand même merveilleux de constater que si les autorités se plantent, qui plus est en omettant de corriger la situation dans un délai raisonnable (la décision indique bien que la commune a tardé à déplacer le fameux panneau), le justiciable reste le dindon de la farce. Comme les juges ont au travers d’un considérant un humour bien à eux, ils appâtent d’abord leur proie, en laissant entendre que les arguments du recourant sont effectivement de natures à annuler la décision, avant de le cueillir en beauté au paragraphe suivant avec leur laïus sur la sécurité routière, puis l’achever – cerise sur le gâteau – en mettant à sa charge tous les frais de procédure. Bref, Monsieur le justiciable lambda, quand c’est faux, c’est quand même juste et, pour vous remercier de votre confiance en nos institutions judiciaires qui sont là, selon la Constitution, pour nous protéger de l’arbitraire, nous vous faisons payer au prix fort votre incommensurable aplomb à être venu nous déranger dans notre tour d’ivoire. Veuillez passer à la caisse une nouvelle fois !
Liberté de la presse : de la présomption d’innocence à Mahomet
11/11/2012 § 2 Commentaires
Ces derniers temps, la liberté de la presse a fait la une avec plusieurs sujets qualifiés de « sensibles ». Ce terme, dans la terminologie de nos chevaliers des temps modernes autoproclamés que sont les journalistes, est devenu une sorte d’étendard justifiant tout et n’importe quoi, sous couvert d’impunité. En toute démagogie, au nom de cette sacro-sainte liberté (de la presse), « sensibles » peut être traduit par « affaires dont nous les journalistes avons décidé d’en faire nos choux gras, sur le dos du bon peuple, histoire d’augmenter le tirage de notre canard, et tant pis pour les dommages collatéraux».
Parmi les derniers dérapages médiatiques, laissons de côté la plastique avantageuse de la brave Kate surprise en Provence, sans grand intérêt (pour notre sujet seulement). Intéressons-nous plutôt à ce Tribunal civil vaudois qui a fait retirer il y a quelques semaines L’Illustré, auguste tabloïd de Suisse romande, des stands du Comptoir Suisse. Pourquoi ? Parce que l’avocat d’un quidam soupçonné d’avoir violé une fillette a considéré que la publication des photos de son client, même yeux cachés, portaient atteinte à la présomption d’innocence et a demandé au Juge de sanctionner cette violation ! Ah bon, parce que les pédophiles ont des droits maintenant ! Eh oui, et ce sont exactement les mêmes que pour vous et moi, si, si.
Le simple fait de soulever cette question (fondamentale, comme on va le voir), renvoie immédiatement à la sempiternelle caricature de l’avocat (pénaliste) qui défend des monstres et, par conséquent, ne vaut pas mieux qu’eux. Cela me rappelle cette phrase lâchée par l’avocat de la compagne de Fourniret, alors qu’il arrivait au Palais de Justice : « Incroyable, cela fait 300 mètres que je marche dans la rue, ce matin, et personne ne m’a encore craché dessus ». Cette caricature n’est pas seulement le résultat de quelques œuvres de fiction, mais elle est aussi alimentée par certains chroniqueurs considérant l’homme de robe qui ose assurer la défense de l’accusé comme un mal tout juste nécessaire dans l’arène judiciaire.
Alors pourquoi fondamentale ? Parce que, si toute personne, même le pire des salauds, n’est pas «présumé innocent» jusqu’à ce que sa culpabilité ait été légalement établie par une autorité habilitée à le faire, on retombe dans l’obscurantisme judiciaire, la loi de Lynch, qui survit justement au travers des médias crucifiant qui ils veulent, quand ils veulent, comme ils veulent, parce que pour eux, c’est ça la liberté de la presse. Donner un avis partisan, souvent sans connaître à fond le problème, sans aucune limite ni contrainte, sur n’importe quel sujet, peu importe les conséquences (mêmes hautement prévisibles), car, de responsabilité, on n’en assumera aucune. Si les journalistes devaient répondre de leur actes, chaque fois qu’un allumé revendique le bourrage de crâne dont il a été l’objet pour commettre je ne sais quelle atrocité (comme flinguer de jeunes compatriotes sur une île du Nord), forcément, ce serait moins intéressant.
Cette présomption d’innocence, c’est justement l’Etat – et non les médias au nom de la liberté de la presse- qui doit en être le gardien. Si on attend qu’il protège nos libertés et nos droits, la moindre des choses, c’est qu’aucun comportement si abject soit-il, ne justifie que même un pédophile n’en soit privé. La sanction appartient à l’Etat, à l’Etat seul, et pour ce faire il doit respecter les lois qu’il a lui-même établies. Sinon, les juges, les avocats, la police ne servent à rien d’autres qu’à jeter de la poudre aux yeux du contribuable.
Alors, même si ce n’est qu’un coup d’épée dans l’eau, il faut saluer cette décision un tant soit peu courageuse de ce Juge qui a décidé de priver les visiteurs du Comptoir suisse d’une information dirigée violant gravement les droits fondamentaux d’un prévenu. Coup d’épée dans l’eau, parce que L’Illustré restait en vente libre dans tous les autres kiosques de Suisse romande et aussi parce que, soyons lucides, cette décision ne va certainement pas freiner les ardeurs d’autres scribouillards. Il n’y a qu’à lire la réaction du rédacteur en chef, Michel Jeanneret, « Je ne vois pas ce qui pose problème. Nous avons fait notre travail correctement ». Bonjour l’autocritique et la prise de conscience… Je ne doute pas qu’il y ait un travail derrière l’article, mais ce qui pose problème, Monsieur le rédacteur en chef, c’est que sous le couvert d’informer vous vous substituez aux Juges et les placez dans l’intenable position à devoir satisfaire l’opinion publique dont vous avez attisé la haine, au lieu de laisser ces magistrats rendre une Justice sereine, objective, et donc « J »uste, dans la mesure du possible. Bien sûr me rétorquerez-vous, et les erreurs judiciaires ? Eh bien oui, elles existent, mais elles relèvent de la responsabilité des Tribunaux (même s’ils ne l’assument pas vraiment, c’est vrai – j’y reviendrai ultérieurement) et la mission de la presse n’est pas de prévenir une hypothétique erreur par le biais d’un jugement médiatique anticipé.
Quand les journalistes veulent se substituer aux Juges, voire à Dieu (si, si), il est permis de craindre le pire. Rappelez-vous fin septembre la polémique crée autour de Charlie Hebdo et de ses fameuses caricatures de Mahomet. Liberté d’expression pour un journal qui s’autoproclame (encore un) le dernier rempart contre l’autorité et la bêtise des élus ? Croisade courageuse d’un groupe d’irréductibles intellectuels résistants encore et toujours à l’obscurantisme religieux ? Il est permis de rigoler. Cette soit-disant publication a tenté d’attirer l’attention sur elle et son pseudo rebelle de rédacteur en mal de notoriété, histoire de se faire mousser au risque de provoquer des violences, sachant parfaitement que des illuminés attendent partout dans le monde le moindre prétexte pour déclarer la Guerre Sainte. Conscient du fait que les lecteurs de Charlie Hebdo croient tenir entre leurs mains le dernier bastion de la liberté d’expression, dont la vocation est de dénoncer les errances des autorités politiques par le rire (gras de préférence), leur rédacteur se pose désormais en victime et dénonce ses détracteurs en les faisant passer pour des fascistes. Car c’est la sanction médiatique qui guette ceux qui voudront opposer à la médiocrité intellectuelle et à la satisfaction de la vindicte populaire le droit -car c’en est un aussi – à une information juste, aussi objective que possible et dénuée de toute tentative de manipulation.
Alors, soit. Je veux bien passer pour un fasciste si, dans la société où nous vivons, il faut accepter au nom de la liberté d’expression qu’un réalisateur dépourvu de la moindre once de bon sens mette en circulation un film (L’innocence des musulmans) qui sera vu dans des pays où la question religieuse a atteint un degré de sensibilité tel que toute allusion (surtout stupide) sera irrémédiablement prétexte à des exactions (certains l’ont même payé de leur vie), puis qu’un journal en rajoute une couche en publiant des caricatures, dont on sait pertinemment qu’elles susciteront plus qu’une simple polémique.
Voilà comment on devient fasciste en passant de la présomption d’innocence à Mahomet un dimanche matin pluvieux en faisant un simple revue de presse. C.Q.F.D. Une conclusion s’impose : lorsque le blogueur néophyte laisse s’accumuler des masses d’informations en attendant de se livrer à son petit vice favori, les amalgames et les raccourcis sont hautement prévisibles. J’en viens donc à me demander si je ne vaux pas mieux que les victimes de mes foudres dominicales en débitant ma prose contre les faiseurs d’opinion. Partir du Comptoir suisse pour en arriver à la Guerre sainte, il fallait oser. C’est fait, j’espère que vous ne m’en tiendrez pas rigueur. Promis, je ne recommencerai pas, en tous cas pas tout de suite. Mais là, je ferai mieux de partir en cure de désintoxication médiatique en relisant l’intégrale de Petzi.