Quand nous hantions (encore) les couloirs du Tribunal, minuit passé…
06/29/2016 § 1 commentaire
… extrait du Journal @MeFaire, le 28 juin 2016…
… où les temps changent, pas forcément en bien, ce qui correspond à un discours de vieux (avocat), mais bon, même si on se sent toujours vert après presque 20 ans de pratique, on ne peut s’empêcher de constater que les fonctionnaires gangrènent le monde judiciaire.
Mardi, la semaine dernière , un Tribunal jugeait un jeune homme pour toute une série d’infractions, dont une tentative de brigandage dans un bar, avortée de manière assez comique, puisque le patron avait désarmé le braqueur à peine celui-ci avait-il franchi le pas de porte et lui avait flanqué une frousse bleue. Malheureusement pour lui, il a par la suite agressé assez sauvagement un passant pour un butin dérisoire. Et là, c’est beaucoup moins drôle…
Le Procureur avait requis 5 ans, peine qui semblait tout à fait proportionnée (eh oui, parfois le Parquet travaille dans la mesure…)
Aux termes des plaidoiries, le Tribunal demande si les parties sont d’accord de renoncer à l’ouverture publique du dispositif et de le recevoir par la poste. Ne voulant pas indisposer la Cour, tout le monde a acquiescé.
Mercredi, rien, jeudi, vendredi idem.
Le Jugement est tombé aujourd’hui, par simple pli postal : 5 ans fermes qu’il faudra aller annoncer au client qui attend dans sa cellule depuis… 5 jours pour savoir combien de temps il va passer en prison.
Bien fait pour lui diront certains. Il mérite une bonne leçon.
Peut-être.. mais pas comme ça. Quand MeFaire était encore jeune padawan, lorsque le rideau tombait sur le procès pénal après le dernier mot de l’accusé, le Tribunal se retirait pour délibérer et ne réapparaissait qu’avec un verdict qui était communiqué de vive voix et séance tenante aux parties. Il était parfois minuit passé et avocats, procureurs, journalistes, clients, parties civiles, hantaient hagards les couloirs du Tribunal (et les bistrots des environs…) attendant le signal du greffier pour revenir dans la salle d’audience. Il y avait là une solennité et une immédiateté qui cadrait parfaitement avec la dramaturgie du procès pénal et la responsabilité de ceux qui devaient juger.
Maintenant, le Juge vous dit que, quand il aura le temps, entre une contravention, la pause café et les courses à la Migros, on statuera sur le sort d’un homme pour dire combien de temps il va passer en prison et on vous dira ce qu’il en est quand on aura le temps. Même si la loi permet, ce n’est pas admissible. La justice pénale doit continuer à être rendue par des magistrats et non par des fonctionnaires soucieux de leur horaire de travail. Parce qu’on ne peut juger son prochain en ayant l’esprit distrait par les courses ou la manucure..
Strasbourg accepte que l’on écoute à la porte du confessionnal
06/20/2016 § 1 commentaire
Extrait du Journal @MeFaire, le 20 juin 2016…
…où l’on apprend que la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) vient de valider des écoutes téléphoniques faites dans une procédure pénale entre l’un des prévenus et son avocat.
Ces écoutes ont servi à valider une procédure disciplinaire pour violation du secret de l’instruction contre l’avocat qui a donc porté l’affaire jusqu’à Strasbourg pour faire reconnaître le droit à la confidentialité absolue des confessions entre un justiciable et son défenseur. Comme l’explique si bien l’avocat mis en cause, la Cour a validé le fait que, désormais, on a le droit d’écouter à la porte du confessionnal !
Cette information permet de faire un parallèle avec une affaire qui a défrayé la chronique du barreau parisien l’année dernière, sauf erreur, et dont nous avions déjà parlé. L’avocat de l’ancien président Nicolas Sarkozy avait été piégé, de manière assez subtile il faut le reconnaître, lorsque son éminent client l’avait appelé à l’aide d’un téléphone prépayé, sachant qu’il était probablement sur écoute. Mais voilà, les policiers n’ont pas tous oubliés d’être idiots. Comme il savait le petit Nicolas en vacances dans son nid d’aigle en pleine cambrousse, il surveillait la seule borne téléphonique des environs et… bingo ! Cette surveillance avait conduit à une perquisition au cabinet de l’avocat et au siège du barreau parisien, ce qui avait déclenché un tollé auprès des gens de robe.
Au-delà du caractère people et politique des enquêtes où Nicolas Sarkozy est mis en cause, se posait tout de même la vraie question de fond : une société moderne basée sur le droit et un État démocratique peuvent-ils tolérer que l’avocat ne puisse désormais plus discuter librement avec celui qui a placé sa confiance, ses intérêts, ses espoirs, bref, sa vie entre ses mains ? Parce que, depuis la Révolution, c’était le cas !
La situation est par ailleurs assez hypocrite. Sauf si c’est l’avocat qui est soupçonné d’avoir commis personnellement une infraction, seul son client peut-être en principe être mis sur écoute. Le problème, c’est que, lorsque le client discute sur sa ligne avec son avocat, rien n’oblige le policier à l’écoute de raccrocher. En France, les règles sont pas très différentes de la Suisse. Au niveau de la pratique, il est tout de même probable que le soi-disant pays des droits de l’homme soit petit peu plus permissif en matière d’enquêtes à connotation politique que sur nos alpages. Ou alors, nos policiers sont plus malins. Sans raccrocher le casque, ils ont la présence d’esprit de ne pas prendre de transcription officielle. Par contre, qu’est-ce qui nous assure que, dans un coin de leur bureau, ils ne gardent pas quelques notes « off the record » sur ces informations de première main, glanées comme ça au passage, et qui n’apparaîtront jamais officiellement dans le dossier ?
Ces discussions confidentielles, peu importe l’usage qu’en fera par la suite le défenseur, voire son client. Ils doivent être impérativement protégés de toute intrusion potentielle, car il s’agit de l’âme même du secret professionnel auquel est soumis l’avocat. Non seulement, ce secret protège son devoir de loyauté à l’égard de son client. Mais encore, il lui permet d’exercer sa profession hors de toute ingérence extérieure. Certains diront que si c’est le prix à payer pour mettre les criminels en prison, ce n’est pas un problème. Ne perdez jamais de vue que le jour où l’État pourra décider selon son bon vouloir de la manière dont il peut poursuivre les gens et les mettre en prison, sans que quiconque puisse s’élever et réclamer le respect des règles élémentaires du procès équitable, eh bien, ce ne sera plus un État de droit, mais une république bananière !
Sur ce point, les pays anglo-saxons protègent mieux la liberté individuelle. Si une preuve a été recueillie illégalement, elle est tout bonnement inexploitable. Cela conduit certes parfois à des aberrations. Comme le fait d’avoir fouillé un véhicule dans lequel on a trouvé un cadavre par hasard, alors qu’on n’avait pas de mandat, et cette découverte ne peut être opposée au conducteur dudit véhicule. Mais, en tout état de cause, cela donne à l’innocent injustement accusé un moyen supplémentaire de voir respecter ses droits et de ne pas être soumis au libre arbitre des enquêteurs.
Choquant ?
La liste des personnes injustement emprisonnées, voire même exécutées, sur la base d’erreurs judiciaires ou de preuves trafiquées pour coller à la réalité voulue par les enquêteurs, est longue.
Et le jour où vous pourriez être accusé d’un crime que vous n’avez pas commis, vous comprendrez toute l’importance d’une communication libre et sans faille avec la seule personne qui puisse vous sortir de ce mauvais pas, votre avocat !
Cet arrêt de la CEDH anticipe peut-être le monde judiciaire de demain où la société n’aura plus droit à aucun secret, au nom de l’impératif sécuritaire…