Septembre…

… où c’est la rentrée, pour de bon cette fois. Les féries sont définitivement derrière et le 15 septembre juste devant (jour de la mort qui tue, où tous les délais de 30 jours suspendus pendant la pause estivale viennent mourir dans Outlook). Dehors, la météo s’est mise en mode Verlaine. Bref, sur la bande-son on va oublier que c’était Always the sun, pour se caler sur un Midnight summer dream de circonstance. Inoubliables Stranglers

Le 1er…

… où il ne faut confondre vitesse et précipitation au moment d’envoyer à un impatient contempteur une détermination sur un calcul de dommage qui ne va pas manquer de susciter une certaine polémique, parce que, si on calcule deux fois les intérêts, ce sera Noël avant l’heure, pour la partie adverse.

Remarquez, elle qui n’arrête pas de traiter mon client de ladre et autres noms d’oiseaux trouvera sans doute quelques arguments pour dire que, somme toute, c’est tout à fait normal de payer plus que nécessaire.

Du coup, on refait tous les calculs. C’est bien connu, le Diable se cache – toujours – dans les détails…

Le 4…

… où, même si l’on sait que l’imprévu est toujours prévisible en matière d’audience, on se dit que là, quand même, avec une Convention ficelée et déposée il y a belle lurette, la part d’incertitude à l’audience de divorce de ce matin devrait être réduite à la portion congrue.

Premier signe avant-coureur, le client. La semaine dernière, il nous annonce tout de go ne plus vouloir confirmer les termes de son accord à la séance de  lundi. Il se sent grugé. Échanges de mails, conférences téléphoniques, démonstration que les pensions sont plus qu’acceptables, compte tenu de l’inévitable marge de manœuvre de chacune des parties en présence, Juge compris. Bref, ce matin, sur le parvis du Tribunal, le client confirme que, après un difficile week-end de réflexion, il accepte. Mais…

Mais., mais… il souhaite faire part de sa frustration au Juge…

Comme les audiences de divorce avec accord complet se passent en deux temps, soit d’abord une audition séparée des parties pour s’assurer que la convention a bien été signée librement et sans pression, ça ne devrait pas poser de problème. Il pourra exprimer à cette occasion, en aparté, ce qu’il a sur le cœur.

L’épouse, interrogée la première, sort bientôt de la salle avec son avocat. C’est notre tour.

Au moment d’entrer, le client sort de sa veste une liasse de papiers imprimés. Il a préparé un discours !

Voilà qui est nouveau…

Au final, tout s’est bien passé. L’orateur, rassuré par le Juge sur la bonne facture de l’accord, qui ne peut malheureusement pas aplanir toutes les difficultés, renonce à aller jusqu’au bout de son pensum et confirme officiellement son accord.

Le mystère demeure sur ce qu’il y avait encore d’écrit sur les feuilles qu’il n’a pas lues…

Le 5…

… où l’humour fin et pénétrant du Ministère public de la Confédération (MPC pour les intimes) sauve une fois encore cette morne journée du joug des clients primesautiers et des juges avenants.

Il s’agit d’un dossier où, au côté d’un collectif d’avocats basés en Allemagne et au Royaume-Uni, votre serviteur représente un citoyen Ouzbek dont le MPC ne veut pas admettre qu’il n’a rien à se reprocher, son seul tort étant d’avoir été le neveu par alliance de l’ancien (et défunt) président Karimov et – donc – le cousin de la fameuse Gulanara Karimova, fille de l’ex-président, nouvelle coqueluche du MPC en matière de blocage de fonds, puisqu’environ 800 millions de dollars seraient saisis en Suisse… Une paille…

Notre client a toujours voulu se distancer du clan présidentiel. Mal lui en a pris. Les journalistes de l’époque l’ont aussitôt bombardé candidat potentiel à la succession présidentiel et notre ami s’est retrouvé aussi sec en prison, condamné à quelques années de bagne au terme d’un procès secret (lisez : sans l’assistance d’un avocat), histoire de lui apprendre les bonnes manières (tortures, menaces, etc..)

Les accusations des autorités ouzbèkes, sur lesquelles se fondent le MPC pour justifier son action en Suisse, sont on ne peut plus fantaisistes. Ce brave garçon aurait mis sur pied un vaste réseau criminel détournant des millions de barils de pétrole ni vu ni connu, alors qu’il avait à peine 20 ans et était encore au Collège…

A ce stade déjà, l’humour de nos procureurs à croix-blanche ne laisse pas indifférent.

Le décor planté, venons-en à l’objet de ce post.

Nous avons demandé il y a quelques jours, l’abandon des poursuites en Suisse, parce que, d’une part, nous avons fourni aux autorités toutes les explications et documents nécessaires pour clarifier la situation. De l’autre, aucun lien avec la sulfureuse Gulnara n’a été mis en évidence. Sans surprise pourtant, le MPC refuse de nous suivre et justifie sa position en se référant à 2 pièces du dossier.

La première démontre – selon lui – un lien avec la fifille de l’ex-dictateur. On prend sa lampe torche et on se plonge dans les méandres du dossier pour finalement dénicher le document en question. Il s’agit d’un tableau A3 censé représenter les liens entre une dizaine de sociétés, avec des flèches colorées. Sauf que, tous les noms, adresses, etc. tous sont impitoyablement caviardés, sans exception. Pas le moindre nom à se mettre sous la dent. Sauf dans le bord gauche, où une seule et unique mention subsiste Trucmuche GmbH – Gulnara… ça c’est La Preuve ! Indeed. Humor, comme dirait Jean Rochefort dans l’épilogue de Ridicule

La seconde pièce est par contre introuvable. Vu le niveau de la première, on conçoit des doutes légitimes sur sa pertinence. Mais bon, un dossier doit être complet. Donc, pour faire simple, on adresse un petit mail au Procureur en charge du dossier pour lui demander – poliment, of course – de nous faire suivre le document supposé démontrer sans le moindre doute l’implication criminelle de notre client. Mail automatique d’absence en retour … suis absent jusqu’au 20 août (re-Humour !). En cas d’urgence, merci de vous adresser à la secrétaire dont le mail est indiqué. Mail à cette brave dame. Réponse automatique d’absence …jusqu’au 20 septembre… (re-Humour). Re-mail à l’autre collaboratrice obligeamment indiquée pour suppléer à cette déliquescence du Parquet fédéral.

Et, depuis, on attend… avec un sourire nerveux….

Le 6…

… où notre attente de la veille est récompensée.

Le lot de pièces manquantes arrivent par téléfax. Surprise, elles figuraient déjà dans le dossier, mais avec une autre numérotation…

Forcément, si le Parquet change la cote en cours de route, sans rien dire aux parties, ça prête à confusion, comme dirait la bonne espagnole…

Seul un esprit parano y verrait un petit tour de passe-passe pour égarer les valeureux avocats de la défense !

Le 7…

… où ce qui aurait pu devenir un enlèvement d’enfant se révèle – fort heureusement – n’être qu’une banale bisbille entre futurs ex’.

Madame, qui avait ameuté la police, la garde nationale, les tortues ninjas et… nous, accessoirement, avait juste oublié de donner un ou deux détails.

Le 8…

… où nous voilà en pleine perplexitude avec notre padawan, Me Granadina.

La cliente soutient avoir été violé par un de ses « amis ». Ami, connaissance, ou… Allez savoir, parce qu’on la soupçonne d’être un peu péripatéticienne à ses heures perdues, alors que rien dans le dossier ne le démontre clairement. Mais, un ou deux détails, genre nationalité, lieu du supposé crime dans une rue chaude, heure présumée de l’agression, explications ampoulées de l' »ami » sur les raisons de sa présence, etc… ont mis la puce à l’oreille des intervenants.

Et quand bien même ! La profession ne change rien à la qualification de viol ! Geisha ou mère de famille, quand c’est non, c’est non.

Mais ce qui nous interpelle, c’est que le Proc, pourtant réputé dans les affaires de mœurs pour aborder les accusés avec l’objectivité d’un Torquemada, ne semble pas convaincu. C’est même tout le contraire, puisqu’il propose de classer l’affaire. Baste, il faut bien admettre qu’il n’y a pas grand chose de tangible dans le dossier. C’est parole contre parole, comme souvent. Les agressions sexuelles se déroulent rarement sur la place du village à une heure de pointe. Rapport médical? Oui, mais vu que la dame pourrait être adepte de certaines pratiques, allez savoir.

D’un côté, la réalité d’un dossier qui prend l’eau de toute part. De l’autre, les larmes de la victime… Comment s’y retrouver ?

Décision est prise de s’opposer au classement, parce que, si c’est le doute qui est en première ligne, c’est au Tribunal de trancher et pas au Procureur au stade de l’enquête. Sauf si l’acquittement est quasi-certain, dit la jurisprudence. Et de certitudes nous n’en avons guère…

Le 11…

… où la semaine sera créative, ou ne sera pas.

Enfin, créatif… en droit, c’est un vœu pieu. Ce n’est pas que sortir des sentiers battus soit interdit par le code de déontologie. Mais, l’activité de l’avocat consiste le plus souvent à raser les marguerites de la jurisprudence, pour éviter le crash en flammes. Paradoxal certes, mais juste. Donc, sa « créativité » s’exprime plutôt lorsqu’il tente d’inciter le Juge à utiliser (à bon escient -pour son client s’entend) son pouvoir d’appréciation vers une solution moins prévisible qu’une autre…

… ou lorsqu’il écrit au Juge pour livrer son analyse sur les arguments péremptoires de la partie adverse. Et qu’il n’a pas le quart de la moitié d’un élément concret à leur opposer, parce que son client… eh bien ça l’embête de creuser dans ses archives pour trouver les preuves qu’il prétend détenir et qu’il se fait tirer l’oreille depuis des mois pour fournir à son merveilleux conseil de quoi alimenter la procédure. Donc, la partie de ce jour consiste à dégager systématiquement en corner, dès qu’une difficulté apparaît.

Et de prier le ciel pour que cela ne se remarque pas trop vu de l’extérieur…

Le 12…

… où on se dit qu’il vaut mieux rester en mode créatif avec le retour de cet  improbable client d’origine exotique, condamné à 5 ans de villégiature forcée pour avoir explorer depuis sa prime jeunesse (presque) tous les chapitres du Code pénal suisse avec un enthousiasme qui n’a d’égale que son manque d’empathie pour ses semblables.

Et ce brave garçon n’a rien trouvé de mieux que de tenter un ultime casse quelques semaines avant d’aller purger sa peine. En brisant la vitre d’un commerce avec un caillou balancé avec ses petites mains, non gantées, pass’ke M’sieu, faisait pas assez froid dehors pour en mettre… Devinez qui a trouvé son ADN sur le fameux caillou ?

On ne peut même pas en vouloir au Procureur qui, considérant que, cette fois la coupe est pleine, décide de l’expulser. A part que toute la famille de ce brave garçon réside dans notre belle Helvétie, cela va être coton de trouver quelque chose de consistant pour contrer les velléités éradicatrices du Parquet….

Le 13…

… où, c’coup-ci, foin de créativité.

Le Ministère public de la Confédération réclame une liste de question à poser à la soi-disante complice de notre client, accusé de blanchiment, alors que ça fait trois ans que l’on affirme preuves à l’appui qu’ils n’ont jamais fricoté ensemble ni détourné les millions qu’on leur prête, malgré leurs liens de famille. Eh oui, ils sont cousins, mais ça n’est pas suffisant comme démonstration.

Non, il n’y aura pas de question, puisque pas de business ensemble. Pas de bras, pas de chocolat !

En attendant vendredi de déposer un recours contre le refus du Procureur fédéral de classer ce dossier où il s’échine en vain à trouver des éléments tangibles dans cette affaire ouzbèke, où tous les autres pays touchés ont laissé tomber les poursuites, parce qu’il était si évident que les accusations contre notre client étaient politiquement motivées.

En Suisse, par contre, pseudo-neutralité oblige, on avance avec des œillères, en ne s’occupant de ce que fait le voisin que lorsque ça nous arrange !

Le 14…

… où, même en état de transe créative, rien ne pourra changer le fait que ce brave ouvrier a retrouvé un emploi mieux rémunéré qu’avant l’accident qui l’a mis sur le carreau de longs mois, même si son bras n’est pas entièrement guéri.

Sur nos monts, soleil ou pas, le rapport (exprimé en %) entre le revenu réalisé avant l’atteinte à la santé et celui théoriquement ou effectivement réalisable après l’accident, déterminent le degré d’incapacité de travail. En d’autres termes, si vous êtes écrivain, que vous écrivez de votre belle plume de droitier et que l’on vous coupe le bras gauche, eh bien vous ne serez pas invalide au regard de la loi, car votre main droite continue d’écrire à merveille et de vous faire gagner votre vie…

Donc, rien à redire contre cette décision de la SUVA mettant un terme à ses prestations…

Le 15…

… où l’on conclut cette semaine de la créativité chez les gens de robe comme annoncé mercredi : un recours contre le refus du Parquet fédéral de classer une procédure d’enquête pour blanchiment contre un ressortissant ouzbèke.

Trois ans d’enquête, aucune trace d’infraction commise ici ou ailleurs. Résultat des courses : néant. Et pourtant , le Ministère public de la Confédération ne veut pas lâcher prise. Le cas n’est pas isolé. Ce n’est pas dans la culture d’entreprise de Lauber et de ses acolytes d’admettre que le système peut parfois pointer du doigt des innocents.

Là où il faudra faire preuve de créativité, c’est dans le choix des arguments. Notre système (encore lui !) sait bien protéger ses instruments. La jurisprudence martèle qu’on ne peut pas recourir contre le refus d’un Procureur à qui l’on a demandé, en cours d’instruction, de classer le dossier. Motif : ne pas paralyser l’enquête par ce genre de demandes, ainsi que les recours contre leur rejet. Merci, on voit bien toute la considération qu’ont les Juges du travail de l’avocat. Loin de l’auxiliaire de la Justice, ils le relèguent régulièrement au rang d’empêcheur de tourner en rond.

Alors, comment faire pour secouer le cocotier ? Dans ce genre de situation, la boîte à idées a pour nom CEDH, soit la Convention Européenne des Droits de l’Homme, qui interdit à son art. 6 toute forme de violation de la garantie d’un procès équitable. Et si on ne peut pas demander à une autorité de contrôler le travail de ses petites mains et de dire s’ils s’abusent de leurs prérogatives, c’est qu’il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark…

Que sera sera

Le 18…

… où on écoute la voix envoûtante de Me Henri Leclerc, sur France Culture.

« Tout le monde est intéressant, même les barjots. Ce que nous appelons nous les barjots, c’est-à-dire des gens qui ont des affaires impossibles et qui se ruinent pendant des années. Je me rappelle cet homme qui m’envoyait des lettres qui n’en finissait pas, des notes, etc. C’est là que j’ai découvert quelque chose, c’est que ces barjots n’en sont pas forcément. C’est parfois la Justice qui les a rendu barjots et que si on prend le soin, le temps – à l’époque je l’avais encore, aujourd’hui c’est plus difficile – le temps de les écouter, on trouve le chemin de leur défense. On peut le trouver.C’était des affaires civiles, mais…même les barjots, faut prendre le temps de les écouter. »

« Quand on défend quelqu’un – parfois c’est difficile, hein… – bon, le crime est horrible quelquefois. Il faut essayer de trouver ce qui permet quand même de défendre quelqu’un qui a commis un crime horrible. Petit à petit, dans cette conversation que j’avais beaucoup quand j’étais jeune, on s’aperçoit qu’on réussit, mais en fait, je crois qu’on ne réussit à bien défendre quelqu’un que quand on réussit là aussi à détacher ceux qui vont le juger de la haine instinctive qu’on a pour celui qui a commis un tel acte. Et ça, c’est l’essentiel de la défense. … Quand on défend un coupable, comment obtenir de ceux qui vont le juger de ne pas le considérer comme un ennemi, mais comme un frère de la famille humaine – comme dit la Déclaration universelle des droits de l’Homme – et que c’est quelqu’un de la famille qu’on juge… »

L’humanisme selon Me Leclerc, que l’on retrouve dans ses Mémoires, La Parole et L’action, Itinéraire d’un avocat militant.

PS: Albert Naud a été « son Maître » comme il dit. Son livre « Les défendre tous » a été le livre de chevet des débuts de votre serviteur et ses mots ont guidé mes premiers pas dans cette profession. Et sont toujours d’actualité 20 ans plus tard….

Le 19…

… où – justement ! – il faut  composer avec un barjot…

Le 20…

… où il faut composer maintenant avec les revirements des autorités.

Un jour, on vous laisse entendre que le projet de construction déposé par le client (qui prévoit un échange de surfaces entre deux zones) est tout à fait faisable. Et, quand c’est la municipalité qui pose la question, c’est non.

Bon, l’explication à nos interrogations manifeste réside peut-être dans la formulation de la demande de part et d’autres. Nous avions demandé au Service compétent : Est-ce que notre projet est faisable ? La Commune, via son urbaniste, a adressé un courriel formulé ainsi : Voilà ce qu’on nous propose, merci de confirmer que c’est infaisable… »

Le 21 …

… où la presse se fait le relais d’un arrêt de notre Haute Cour – le TF pour les intimes – en matière de stupéfiants.

Les grands penseurs de Mon-Repos ont confirmé que la possession d’une quantité minime d’herbe par un adulte, soit jusqu’à 10 grammes, est bel et bien licite. Donc, Messieurs les pandores, pas question d’amender, le contrevenant n’en est pas un !

Magnifique ! On peut donc se balader, en toute impunité, avec sa petite tisane aux herbes magiques, en dose homéotique certes ? Oui, mais, n’oubliez pas que vous ne pouvez par contre pas le consommer ? Pas de fumette sur la terrasse du bistro ni ailleurs, sinon z’êtes crac dedans, selon l’expression favorite de l’agent Longtarin.

Un brin de cohérence dans le système ne gênerait ni les juges ni les consommateurs (et accessoirement leurs avocats) !

Le 22…

… où, à l’occasion d’une journée de formation, l’un des orateurs, ancien (je n’ai pas dit vieux 😉) camarade de collège et de fac, aborde notre sujet du Début de semaine en mode clinique cette fois.

Lundi, nous avions en effet évoqué les splendeurs et misères des barjots. Et ce vendredi, ô surprise, entre droits de voisinage et permis de construire, celui qui a tout dit et tout écrit (ou presque) sur le thème aride de la propriété par étages (PPE pour les initiés) sort des sentiers battus en venant évoquer la problématique du « querelleur ». Le thème de la présentation est bien sûr lié au contexte spécifique de la PPE, mais sa partie liminaire est susceptible de s’appliquer à tous les domaines de la vie quotidienne d’un juriste.

Nul n’ignore que les « pas perdus » des tribunaux sont d’ordinaire bien mal fréquentés. La preuve : on y rencontre plein d’avocats. Mais s’il faut en plus s’y coltiner un querelleur, cela devient carrément invivable. Démonstration.

Notre merveilleux orateur nous rappelle tout d’abord que le querelleur a été identifié il y a plusieurs décennies par le Tribunal fédéral (TF). Un vieil arrêt en donne une définition aussi péremptoire que limpide : le querelleur est une personne victime d’un développement maladif de la personnalité, s’exprimant au travers de réactions anormales, par lesquelles il veut imposer son droit, souvent mal évalué, de façon excessive et sans égard pour les tiers et sans que ces démarches ne soient en adéquation avec l’enjeu réel…

Comme nous parlons droit et pas médecine, il faut prendre garde à distinguer le querelleur de l’empêcheur de tourner en rond, espèce également très répandue dans la population, y compris chez les gens de robe… Précision qui a son importance et qui rend l’étude particulièrement déconcertante, parce qu’il n’y a pas de modèle type. Derrière tout justiciable, peut se cacher un querelleur.

Le querelleur est polymorphe, comme le relève si bien mon vieil ami (zut, mais non, je ne l’ai pas dit). Comme un virus mutant, il évolue en fonction de la situation, avec une rapidité déconcertante, dès que se pointe ce qu’il considère comme une injustice commise à son égard, qu’elle soit réelle ou non. Et, le plus souvent, d’injustice au sens premier, il n’y en a pas. Parfois juste une simple application bureaucratique de la loi, pas la plus heureuse, sans qu’elle soit totalement indéfendable. Mais, le querelleur la vit comme un remake de la Saint Barthélémy et l’érige en démonstration de la faillite de l’intégralité de l’ordre judiciaire.

Là où notre ego mâle peine à suivre mon brave ami dans sa tentative académique de circonscrire l’olibrius, c’est que, paraît-il, selon les statistiques, le querelleur serait presque exclusivement un homme de plus de 40 ans, les femmes étant – toujours paraît-il –  mystérieusement épargnées par cette forme d’affection intellectuelle… Que nenni, cher Professeur. Les bacs de notre Étude contiennent quelques spécimens gratinés appartenant au sexe dit faible, susceptibles de faire mentir ces fameuses statistiques. Mais, passons.

Par contre, il y a consensus sur le fait que le querelleur est un foutu égocentrique, complètement incapable de se consacrer à autre chose qu’à son propre sentiment de la justice, qu’il décline sur un air de rhétorique stalinienne, surtout pour commenter ses (fréquents) déboires judiciaires.

Il est aussi vrai que le bougre jouit souvent d’un niveau de formation élevé. C’est pour cette raison qu’il se sent capable d’étudier à fond les soubassements de notre ordre juridique, de les décrypter à sa manière et de pouvoir éduquer son avocat, ce foutriquet qui n’a rien compris à son dossier, sur les grandes notions de droit qui sont censées – forcément- lui donner raison.

Impossible de soigner le querelleur par l’humour, il y est aussi hermétique qu’un contrôleur fiscal. Et, surtout, il interprétera systématiquement toute tentative de son vaillant défenseur de relativiser avec une pointe d’ironie telle ou telle situation, comme une marque de défiance à son égard, voire pire. L’auto-dérision ne fait hélas pas partie de sa panoplie.

Il est tout aussi illusoire de lui faire admettre que ses contradicteurs utilisent des arguments rationnels et juridiques, ou que, vu la situation de fait et/ou de droit, aucun juge ne peut lui donner raison. Parce que c’est comme ça, voilà tout. Ses adversaires, leurs avocats, le sien aussi, puisqu’il fait partie de la même coterie, les juges, tous des vendus, chevilles ouvrières d’un vaste complot couvert par les autorités politiques. Voilà pourquoi il ne pourra jamais avoir raison, mais continuera à se battre jusqu’au bout, quitte à foutre en l’air sa vie, sa santé, sa famille.

Pour alimenter son combat, malgré les décisions judiciaires qui, dans un premier temps, se bornent à lui donner tort, mais qui, devant son insistance maladive et récurrente, glissent gentiment sur le plan pénal à des condamnations à des peines de prison, il continue inlassablement d’abreuver le petit peuple, inconscient de la prévarication de ses autorités politiques et judiciaires, d’écrits en tous genres.

Comme il n’y a pas de querelleur type, il est tout aussi difficile de les classer, par degré de potentiel de nuisance par exemple. Ce que l’exposé de mon brave ami ne dit pas, c’est que cette catégorie de justiciable semble s’étendre au sein de la population. L’une des raisons est que, grâce à la toile notamment, tout un chacun peut accéder à des milliers d’informations pertinentes ou non et que, faute de formation appropriée ou tout simplement du plus élémentaire bon sens, leur digestion conduit certaines personnes à préférer croire une vérité tarabiscotée qui les conforte dans leurs idées préconçues plutôt que de faire confiance aux professionnels du droit et de la Justice. Comme les patients du IIIème millénaire qui acceptent de moins en moins l’aléa thérapeutique, la Justice doit forcément leur donner raison. À défaut, elle est pourrie.

Voilà, cet exposé, mené avec détachement et un humour a le grand mérite de mettre en lumière quelques préceptes de base à se rappeler, lorsque l’on se retrouve dans un tipi judiciaire pour un pow-wow avec un querelleur que l’on sait maintenant identifier au premier coup d’œil : surtout ne pas perdre ses nerfs, puisque, comme nous le dit si bien mon ami en conclusion : c’est parfaitement inutile !

PS : merci à Me Amédéo Wermelinger, (encore) jeune et fringuant Confrère, pour avoir inspiré ce billet. On retrouve son exposé complet dans l’ouvrage « PPE 2017 » paru chez Helsinki & Lichtenbahn.

Le 25…

… où Aragon et Thomas Dutronc nous accompagnent sur la route, à l’heure matinale où l’on cogite in petto les arguments à ne pas oublier, tout à l’heure.

On faisait des châteaux de sable
On prenait les loups pour des chiens
Tout changeait de pôle et d’épaule
Le pièce était-elle ou non drôle
Moi si j’y tenais mal mon rôle
C’était de n’y comprendre rien
Est-ce ainsi que les hommes vivent…

… et au lieu de penser à conclure, on ajoute et leurs baiser au loin les suivent à la manière de Lavilliers.

Le 26…

… où l’on apprend au petit matin que cette vieille dame, jamais vue depuis les 5 ans que durait cette affaire de succession et qui envoyait de temps en temps des petits mots gentils à son avocat,  s’est endormie dans la nuit, pour toujours.

Et donc encore Aragon, qu’elle aurait pu croiser dans sa jeunesse…

Le ciel était gris de nuages
Il y volait des oies sauvages
Qui criaient la mort au passage
Au-dessus des maisons des quais
Je les voyais par la fenêtre
Leur chant triste entrait dans mon être
Et je croyais y reconnaître
Du Rainer Maria Rilke

Le 27…

… où c’est une Me Granadina fort dépitée qui s’en revient de l’audition de son petit monte-en-l’air par la maréchaussée.

Elle avait d’abord eu une petite conversation en privée avec notre client, dans un cagibi à côté de la salle d’interrogatoire.

– La police vous accuse donc de plusieurs vols et effractions de domicile. Je lis dans le dossier que votre ADN a été retrouvée, mais seulement à un endroit. Les enquêteurs ont relié ça à d’autres cas, uniquement à cause de la ressemblance du mode opératoire.

– Oui, c’est juste, çui-là, c’est bien moi qui l’ai fait. Pas de problème, j’vais l’dire aux flics.

Quelques minutes plus tard, face aux inspecteurs :

Monsieur, vous êtes accusé des vols commis dans les nuits du … au … gnagnagna, aux endroits suivants, gnagnagna…

Oui, c’est bien moi qui ai fait tout ça, Mais, là, vous en oubliez. Je me rappelle avoir été encore ici et ici, d’autres nuits. Puis, là, encore…

Me Granadina :

Mais, mais, mais, euh… on peut arrêter ? Il faut que je parle à mon client, là…

Non, non, Maître, ça va très bien comme ça, répond le pandore affable et tout sourire, laissez-le parler… Vous disiez Monsieur ?

Quand on pense avoir un dossier solide, avec des arguments objectivement défendables, il faut toujours garder à l’esprit que nous ne pouvons être les gardiens de ce qui se passe dans la tête de nos clients. Notre travail consiste à présenter leur défense avec ce qu’ils consentent à placer dans nos mains et non avec les seuls bagages dont nous voudrions – idéalement – qu’ils se chargent.

Et moi pour la juger que suis-je
Pauvres bonheurs pauvres vertiges
Il s’est tant perdu de prodiges
Que je ne m’y reconnais plus

Le 29…

 

… où, à l’heure où l’on prédit que la révolution numérique va bouleverser le paysage juridique avec l’avènement de la justice prédictive, soit l’ordi qui va traiter tout seul comme un grand des milliers de décisions pour nous indiquer la meilleure voie à suivre, on se dit que les besoins de l’avocat que l’on prédit bientôt « numérique » ont mal été identifiés.
Hier, il était question de savoir ce qu’il se passait dans la tête de nos clients pour flinguer avec un si bel enthousiasme nos stratégies de défense. Ce serait déjà un progrès significatif, pour éviter notamment de nous faire du mal pour rien.
Aujourd’hui, on se dit qu’on pourrait pousser le bouchon un poil plus loin avec un logiciel permettant aussi de sonder les méandres du cerveau de nos contradicteurs. Il serait ainsi possible de fournir une réponse « scientifique » à ceux qui nous demandent pourquoi l’exécuteur testamentaire qui est supposé défendre leurs intérêts s’ingénient justement à faire le contraire. On saurait ainsi quoi, de la simple bêtise, de la trouille parce qu’on a fait une connerie et qu’on a peur qu’elle soit découverte ou de l’enveloppe destinée à perdre la mémoire, serait l’hypothèse la plus plausible…
Et puis, si, cerise sur le gâteau, on pourrait aussi savoir quand le Juge est bien ou mal luné, cela permettrait d’éviter quelques fâcheux impairs ou d’identifier quand ce serait le bon moment pour déposer telle ou telle requête.
Messieurs les informaticiens, ce n’est pas que l’on veuille vous décourager de nourrir vos logiciels avec des tonnes de décisions pour qu’ils en extraient la substantifique moelle, mais parfois nos besoins sont plus axés sur la compréhension de l’élément le plus improbable de la création : l’être humain…

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