Il y a un an, Jacques Vergès

par Gabriel Matzneff

Le Point.fr – Publié le 20/08/2014 à 06:59

Il y a un an, le 20 août 2013, étaient célébrées les obsèques du plus célèbre des avocats. Gabriel Matzneff lui rend un vibrant hommage.

20 août 2013 – 20 août 2014. Il y a un an, en l’église Saint-Thomas-d’Aquin, le père de La Morandais célébrait les obsèques de Jacques Vergès. Aujourd’hui, plus que jamais, le génial avocat nous manque. Sa présence nous manque, et sa voix, et son talent, et son courage, et sa passion de la vérité. J’ai longtemps cru que les phrases les plus bêtes jamais écrites en langue française étaient le « Du passé faisons table rase », de « L’Internationale », et le « Je me fous du passé, je repars à zéro », chanté par Édith Piaf. J’en oubliais une que l’on prête à Georges Clemenceau : « Les cimetières sont pleins de gens irremplaçables qui ont tous été remplacés. » Des trois, celle-ci est sans conteste la plus imbécile et, ce qui est beaucoup plus grave, la plus ignoblement impie. Les êtres que nous avons aimés sont irremplaçables, et ceux de ces êtres qui, outre à avoir été aimés, ont rendu l’humanité plus noble, plus belle, grâce à leurs actions, à leurs oeuvres, le sont plus encore que les autres. Si l’on ne sent pas cela, on ouvre grande la porte à la barbarie, aux formes les plus abjectes du nihilisme.

Jacques Vergès ne sera jamais remplacé. Ni dans le coeur de celle qui l’aime d’amour, ni dans le coeur de celles et de ceux qui furent ses amis, ni dans les pensées de ceux, innombrables, qui luttèrent à ses côtés pour les causes politiques, tant en Europe que dans le tiers-monde, qu’il croyait justes. Au cimetière Montparnasse où il repose, Jacques Vergès est entouré d’êtres irremplaçables : Baudelaire est irremplaçable, comme le sont Cioran, Jean Seberg, Serge Gainsbourg ou Simone de Beauvoir. Lorsqu’on a donné au monde ce qu’ils lui ont donné, on n’a pas à craindre la mort, car on l’a à jamais vaincue.

Ce qui fonde la grandeur de l’homme, c’est sa mémoire

Cette idée que l’on peut effacer le passé, repartir à zéro, remplacer les êtres aimés ou admirés est pire que sotte, elle est ignoble. Ce qui fonde la grandeur de l’homme, c’est sa mémoire. Nous sommes ce dont nous nous souvenons, et c’est pourquoi il est essentiel de ne jamais renier nos amours, nos enthousiasmes, nos admirations, car ce sont eux qui constituent ce qu’il y a de meilleur en nous. Les professionnels de l’oubli, les spécialistes de la page tournée sont toujours de petits et méprisables personnages.

Vous connaissez tous l’église Saint-Eustache, sur les marches de laquelle se déroule une page inoubliable de la littérature française, celle où le coadjuteur, futur cardinal de Retz, rend, aux premières pages de Vingt ans après, une visite nocturne à un mystérieux mendiant. Eh bien, au flanc de cette magnifique église, se trouve le musée du Barreau qui, du procès de Marie-Antoinette à celui du maréchal Pétain, est le Mémorial des avocats qui, dans les temps les plus troublés de l’histoire de France manifestèrent pour leur beau métier une passion qui parfois leur coûta la vie. Jacques Vergès y aura sa place, il l’a déjà. Vivant, il faisait l’histoire. Mort, il y est entré pour toujours.

§ Une réponse à Il y a un an, Jacques Vergès

  • Anonyme dit :

    Bonjour,

    Ces phrases que vous citez ne veulent pas, à mon avis, dire la même chose et surtout n’ont pas le sens que vous leur attribuez, je crois.

    « Du passé faisons table rase » est un appel à la lutte sociale, vaincre ce qui est perçu comme le mal.

    « Je me fous du passé, je repars à zéro » s’inscrit dans une belle déclaration d’amour, la renaissance par l’amour.

    « Les cimetières sont pleins de gens irremplaçables qui ont tous été remplacés. », je crois que c’est une citation d’Alphonse Allais et non du « Tigre ». Cela s’adresse aux gens qui se croient indispensables à tort, les gens « aux chevilles enflées » . Il s’agit d’un appel à l’humilité, à rester humbles.

    Ces citations sont belles quand on en comprend le sens.

    Bonne suite,

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